Quelques traces

J’écris tous les jours – ou presque – dans mon carnet de voyage : des notes, des noms, des lieux, des états de corps et d’âme, des traces… Mais j’ai de la difficulté à m’arrêter pour faire un vrai travail d’écriture.

Le compteur indique maintenant 3195 km. C’est 1319 km de plus qu’à mon dernier billet. Et il s’en passe, des choses, en autant de kilomètres. Je suis toujours en France. La France est longue à traverser, en comparaison avec les Pays-Bas et la Belgique. C’est beaucoup plus sportif aussi. J’apprends à connaitre – un peu du moins – un pays aux visages multiples, tant en ce qui concerne les paysages qu’en ce qui concerne les gens.

Plutôt que d’y aller d’un texte suivi, je me propose, cette fois, d’y aller par thèmes… Sinon, je n’y arriverai pas.

Il n’y aura pas forcément d’ordre chronologique, mais je commencerai tout de même par la fin – ou presque la fin – c’est-à-dire par là où j’étais il y a trois ou quatre jours, parce que depuis mon départ, c’est un des lieux que j’ai le plus aimés.

Sète

J’aime l’accent grave dans Sète, comme je l’aime dans cèpe, ou comme je l’aimais dans Nèfe (quand je l’appelais, je voyais son nom écrit dans ma tête). Il m’inspire quelque chose de doux. Mais ce n’est pas à cause de l’accent grave que j’ai mis le cap sur Sète. Je ne pensais pas y aller, mais sur un coup de tête, à deux ou trois jours de là, j’ai changé d’idée. J’avais déjà exploré les territoires brellois. Je devais maintenant laisser son tour à la patrie de Brassens. À l’époque de sa naissance en 1921 (et jusqu’à 1927 ou 1928), le nom de la ville s’écrivait de façon moins jolie : Cette. Ça change tout on dirait.

Je ne pensais pas que mon impression de Sète serait si douce, surtout après les 2,2 derniers kilomètres pour y accéder, par la D612, une départementale à quatre voies. Moment de peur, coincée entre les voitures et les camions, sans doute un des plus stressants de mon voyage à ce jour. Ce n’est qu’après que j’ai su qu’il y avait un chemin plus sécuritaire pour entrer dans la ville.

Sète est une ville portuaire située sur le bord de la Méditerranée. Ça faisait une autre bonne raison d’y aller… Pour m’y rendre, sous un soleil radieux, je suis passée d’Avignon à Tarascon, en Provence, puis j’ai traversé la Camargue – avec ses blancs chevaux, ses taureaux et ses flamands roses. Depuis une semaine je pédalais sous un ciel parfait. En fait, dans ce coin de pays, ça faisait longtemps qu’il n’avait pas plu. Six mois, à ce qu’on dit. Le dernier jour jusqu’à Sète, les nuages ont commencé à couvrir le ciel, mais on pouvait toujours deviner le soleil derrière, dont les rayons passaient parfois à travers le voile. On annonçait de fortes pluies pour les deux jours suivants.

Les trente-cinq derniers kilomètres jusqu’à Sète ont été pédalés essentiellement sur le Canal du Rhône à Sète (sauf la toute fin). La dame de l’office de tourisme, le matin, absolument incompétente en matière de vélo, m’avait pourtant dit que ce n’était pas permis d’y pédaler (mais sans rien me suggérer d’autre), mais je l’ai fait quand même, comme bien d’autres cyclistes d’ailleurs. Tout au long du canal se trouvaient de nombreux pêcheurs à la dorade. Je m’arrêtais parfois pour les saluer et leur parler un peu. Des pêcheurs, j’en ai vu un peu par tout en France, mais ceux-là me paraissaient différents. Plus chaleureux peut-être. Plus beaux. Une fois, vers la toute fin du canal, j’ai arrêté plus longtemps que les autres : c’était pour parler à deux femmes pêcheuses. Je n’en avais pas vu d’autres le long du canal. Yvette et Jeannine. Souriantes, curieuses, elles semblaient sincèrement intéressées par ce que je faisais. Elles me posaient plein de questions. Elles étaient belles.

Je suis entrée dans Sète encore sans savoir où j’allais dormir. Je déambulais dans la ville, un peu désespérée, quand j’ai rencontré ces deux sympathiques et généreux Français qui m’ont invitée à me joindre à eux pour un verre et qui m’ont proposé de partager avec eux le Airbnb qu’ils avaient loué pour la nuit. Le lendemain, ils repartaient et je devais trouver un nouvel endroit pour la prochaine nuit. C’est au moment où je me suis retrouvée seule à marcher dans les rues de la ville, au matin, que j’ai su que j’allais l’aimer beaucoup. Il ventait, le ciel était gris, la pluie menaçait de tomber. Il allait pleuvoir beaucoup, à ce qu’on disait. Mais c’était grouillant de vie à Sète : le mercredi, c’est jour de marché. Pas très pratique d’ailleurs de s’y promener avec vélo et bagages. Je me suis cherché un endroit où poser tout ça, l’hôtel le moins cher de la ville, et je suis retournée au marché.

Je marchais dans les rues de Sète et je trouvais que tous les Sétois étaient beaux, les cheveux au vent. C’est peut-être l’air marin qui leur va si bien. Je ne sais pas. J’avais envie de les prendre tous en photo… En essayant d’ailleurs de prendre une photo incognito de quatre hommes assis à la terrasse d’un bar, je me suis fait remarquer par un de ceux-ci, Jeannot, qui m’a lancé à la blague que je devais payer des droits pour l’avoir pris en photo. Puis il m’a proposé de m’asseoir avec eux. C’est ainsi que vers midi, sous brève et timide éclaircie, je me suis retrouvée à prendre un verre en compagnie de Jeannot, Jean-Marie et Momo. Le quatrième homme était parti quand j’étais arrivée. Les trois hommes pouvaient être très enflammés dans la discussion. J’entends encore Jean-Marie répéter en gueulant : « Tout le monde dit qu’il y a le mistral à Sète. Mais c’est pas le mistral à Sète! Y a pas de mistral à Sète! » J’ai bien aimé cette bière imprévue avec ces habitués de la place, qui s’assoient là peut-être tous les jours, ou souvent en tout cas.

J’ai dû repartir. Je voulais aller voir la tombe de Brassens, puis aller visiter le musée lui étant consacré. J’ai marché quelques kilomètres pour m’y rendre, puis quelques kilomètres pour revenir. Pendant un long bout, j’avais la mer à côté de moi, sous un ciel sombre et une mer déchainée par le vent. C’était magnifique. Mon moment Brassens a été touchant. Visiter sa vie m’a plus émue que de regarder sa tombe (devant laquelle se trouvait tout un groupe de vieux jacassant, incapables de recueillement… j’avais hâte qu’ils s’en aillent). J’étais contente d’avoir fait le détour jusqu’à sa ville natale.

« Il pleuvra pas », m’avait dit un vieil homme rencontré non loin du marché, le matin, quand quelques rayons avaient réussi à se faire voir. Il avait raison : il n’a pas plu de la journée. Mais le soir, l’orage a éclaté, alors que j’étais bien à l’abri dans mes appartements. Il a plu comme ça toute la nuit. J’étais à Sète par une nuit d’orage. L’orage, c’est le titre de ma chanson préférée de Brassens.

Le lendemain matin, il pleuvait encore. Je ne savais pas quoi faire : partir ou rester? Tous me décourageaient de partir, si peu habitués qu’ils sont à la pluie. Mais la pluie ne me semblait pas si décourageante, et en plus, il ne faisait pas froid… Si j’hésitais, c’était en raison de l’état dans lequel serait le canal du Midi, que je voulais suivre jusqu’à Carcassonne. Chemin de terre + pluie = boue. D’après ce que je lisais sur le sujet, même sec, le chemin est très difficile par tronçons : roches, trous, racines d’arbres… J’appréhendais le pire. Mais même si je restais à Sète une journée de plus, la route ne serait guère mieux le lendemain. J’ai donc décidé de partir, parce que je dois avancer si je veux arriver à temps à destination. Et il a arrêté de pleuvoir au moment où je suis sortie.

Un train pour Carcassonne

Tous les Sétois semblaient me dire que je n’avais pas de chance d’être arrivée à Sète au moment du mauvais temps, qui ne s’était pas invité depuis des mois. Je me trouvais au contraire chanceuse, parce que Sète, sous ses allures de tempête, était vraiment magnifique. La plupart de ceux qui y sont de passage ne l’auront pas vue ainsi. Au moment de sortir de la ville, par une piste cyclable longeant des kilomètres de plage, je me répétais, à chaque coup de pédale, à chaque regard vers la mer ou vers le ciel bleu sombre, à quel point c’était beau et à quel point je ne regrettais pas d’avoir repris la route.

Je voulais me rendre à Béziers, à une cinquantaine de kilomètres. Je devais d’abord me rendre à Agde, cette ville dont le nom a l’air d’un acronyme, pour aller prendre le canal du Midi. Une fois rendue sur le canal, je n’avais plus que 24 kilomètres à parcourir. On m’avait avertie : « Attention! Le canal est boueux! » J’étais prête à l’essayer.

J’aurai pédalé (ou marché) au total 2 kilomètres sur le canal du Midi. Un kilomètre vers Béziers, et un kilomètre pour revenir à mon point de départ. Ça a dû me prendre une heure. Par bouts, tous les 2 ou 3 mètres, je devais enlever avec un bâton les amas de boue entre mes pneus et mes garde-boue (qui portaient très bien leur nom, dans la situation), parce qu’ils m’empêchaient d’avancer. J’ai évalué la situation. Il était 17 h. À ce rythme, je n’étais pas rendue à Béziers avant le lendemain. La pluie menaçait de reprendre. La nuit allait tomber dans pas si longtemps. Les abords du canal me semblaient un peu glauques. J’y avais vu des tentes défoncées, entendu des bruits peu rassurants. Je ne pouvais pas continuer. Je ne pouvais pas non plus aller prendre la route avec les voitures, une route à quatre voies qu’on disait dangereuse. Ne me restait qu’une solution : le train. Il y aurait sans doute eu les petits chemins de campagne et bien des zigzags à travers ceux-ci, mais je ne les connaissais pas ni n’en connaissais alors l’existence. C’est ainsi que le lendemain matin, très tôt, j’ai pris mon premier train depuis mon départ de Berlin, vers Carcassonne. Je ne voulais pas le faire, mais je suis en paix avec ma décision, parce que je ne voyais pas d’autre possibilité. Je n’ai toutefois pas pu m’empêcher de ressentir une sorte de vertige à utiliser ce moyen de transport. C’était bizarre. Depuis Berlin, à part un traversier pris aux Pays-Bas, je m’étais rendue partout par la force de mes jambes (ou de mes bras, aux durs moments où j’ai eu à pousser mon vélo dans des côtes impossibles à monter sur deux roues). Rendue à Carcassonne, je sentais un grand vide en moi, de la longueur du chemin qui y menait depuis Agde.

Carcassonne

Avant d’y arriver, j’avais réussi à me trouver un endroit où rester. Donc dès le matin, à mon arrivée, j’ai pu aller déposer vélo & bagages, ce qui me permettrait de visiter la ville plus librement. Noémie et Stéphane m’ont gentiment ouvert les portes de leur demeure, en dépit du fait qu’ils devaient partir au soir pour la fin de semaine. Ils m’ont permis de rester malgré leur absence… Quelle générosité! Je les ai à peine vus, leur ai à peine parlé, ce qui est dommage parce que j’aurais bien aimé en savoir davantage sur leurs périples à vélo en famille (avec leurs deux enfants). Ils hébergeaient aussi, ce soir-là, leur amie Marie-Laure et sa fille, avec qui j’ai passé la soirée.

Je suis allée visiter la cité de Carcassonne. Avant mon départ, il y a deux mois, je ne me connaissais à peu près aucune affinité avec le Moyen Âge. Mais de tout ce que j’ai vu là où je suis passée, je crois que rien ne m’a plus impressionnée (en termes de constructions, du moins) que ces immenses châteaux & autres bâtiments médiévaux. Gand (en Belgique), Tarascon, Carcassonne… Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que je n’en avais encore jamais vu. Ça donne une autre dimension à tant d’histoires, de contes entendus. La cité de Carcassonne est impressionnante, mais pour l’apprécier, il m’a fallu m’éloigner du centre touristique où se trouvent boutiques, restaurants, hôtels… Je trouve tellement dommage que dans un tel lieu, qui invite à s’en imprégner ou à se recueillir, l’industrie touristique s’invite de façon aussi triviale. Je me suis fait un point d’honneur de ne pas y dépenser un sou, surtout pas pour une épée en plastique.

Miracles

Ce jour-là, au lendemain de deux journées intenses où j’aurai pédalé au total 247 km entre Le Chambon-sur-Lignon, en Haute-Loire, et Avignon, en Provence, je me sentais cassée. Tout mon corps me faisait mal, comme si des muscles jusque-là non sollicités l’avaient été tout à coup. C’était peut-être la longue descente du premier jour qui m’était soudainement rentrée dans le corps. Je ne m’en plains pas d’ailleurs. Cette descente était absolument fabuleuse, après trois jours et plusieurs kilomètres de montée. Une journée entière à descendre pratiquement tout le temps, dans une température parfaite et de si jolis décors… En fait, la température était parfaite pour moi, mais en Ardèche, on attendait la pluie, qui n’était pratiquement pas venue depuis avril ou mai. Je pouvais l’observer autour de moi : la sécheresse de la terre et des champs, des herbes jaunes, une rivière presque tarie par endroits.

Ce jour-là, donc, j’avais mal partout, mais j’ai tout de même décidé de reprendre la route, bien tranquillement, parce que je voulais avancer un peu et qu’il faisait merveilleusement beau. En vélo, le beau temps remplit et allège à la fois. Et ce beau temps du sud de la France m’a fait incroyablement de bien, après avoir vécu quelques journées et nuits bien froides.

Je pédalais en sentant mes courbatures à chaque coup de pédale, en me disant que mon souhait le plus cher, en cette si belle journée, serait de me faire un(e) nouvel(le) ami(e) massothérapeute. Le miracle n’a pas eu lieu, hélas! Une nuit de sommeil aura par contre été suffisante pour venir à bout de la plupart de mes petites douleurs.

Sans doute que les miracles ne viennent pas quand on les appelle, mais ils viennent parfois, à des moments où on ne les a pas vus venir. Un jour que je pédalais sur la Voie verte reliant Chalon-sur-Saône et Mâcon, je ne me sentais pas très bien. La Voie verte, un ancien chemin de fer, avait l’avantage d’être goudronnée partout, mais avait le désavantage de me rallonger d’une bonne trentaine de kilomètres par rapport à l’itinéraire que j’avais d’abord envisagé (non aménagé partout, semble-t-il). J’ai tout de même choisi de la suivre, découragée par les nombreuses routes impraticables à vélo que mon GPS m’avait fait suivre (et qui m’avaient fait sacrer plus d’une fois) au cours des jours précédents. Je roulais donc sur cette voie, avec l’impression de ne pas être en France, mais n’importe où. Dans n’importe quelle petite ville qui pourrait être une autre. J’avais le vague à l’âme pour mille raisons, mais je roulais. J’avais décidé de me payer le luxe d’une chambre d’hôte ou d’un hôtel pas cher cette journée-là. Au rythme où j’avançais sur ce chemin essentiellement plat, j’allais arriver pas trop tard à Mâcon et de là, j’allais pouvoir faire des recherches. Parce que je reste fidèle à moi-même : je ne m’y prends pratiquement jamais d’avance pour ces choses-là. Toujours à la dernière minute! Mais il ne faut jamais rien tenir pour acquis sur des routes que l’on ne connait pas. À une vingtaine de kilomètres de l’arrivée, la route s’est mise à monter. J’étais à contrevent, donc ça n’avançait vraiment pas vite. Dans la descente qui a suivi la montée, ma chaine a débarqué. Je n’avais rien sur quoi appuyer mon vélo et je ne trouvais pas les petits gants que j’enfile quand ça arrive pour ne pas me salir les mains. J’ai réussi de peine et de misère à rembarquer la chaine, en la prenant à pleines mains pour la débloquer. Quelques kilomètres plus loin, en pleine montée dans un détour incertain (les indications étaient loin d’être claires et suffisantes), ma chaine a encore débarqué. Même opération difficile. Je ne sais plus la montée a duré combien de temps. C’était interminable il me semble. Mais je me répétais mon nouveau crédo : « Après une montée, il y a toujours une descente… », et ça m’encourageait. Un peu. Parce que je ne savais pas quand la descente viendrait, si elle viendrait avant Mâcon.

Puis vint la descente, si bonne… Ça allait vite, et il le fallait, parce que le soir commençait à tomber… Au passage, j’ai téléphoné à un ou deux endroits où on offrait des chambres d’hôte, en vain. Aucune réponse. Alors j’ai poursuivi ma route. Rendue aux portes de Mâcon, j’ai demandé à une dame qui promenait son chien si elle connaissait des endroits où je pourrais dormir, si elle savait où il s’offrait des chambres d’hôte. Voyant mes mains toutes noires de graisse de chaine (j’en avais aussi plein le visage, mais je ne le savais pas…), elle m’a offert des lingettes de façon à ce que je puisse les nettoyer un peu. Puis elle m’a aidée à chercher. En vain. On ne trouvait rien. Et il faisait alors pratiquement noir. Elle m’a dit un timide : « Je vous offrirais bien de venir chez moi », comme si un « mais » allait suivre, ou comme si sa proposition ne valait pas la chambre que j’aurais aimé me louer. Ça impliquait qu’on passe la soirée ensemble, me laissait-elle entendre, comme si sa compagnie allait contrecarrer mes plans de solitude… Elle ne savait sans doute pas que sa compagnie, ce soir-là, allait valoir de l’or. Et je ne sais pas si elle sait, à ce jour, à quel point elle m’a fait du bien! Sa générosité, sa simplicité, sa candeur, son écoute… Nous avons passé la soirée à nous vouvoyer, et pourtant, je ne sentais pas tant de distance entre nous. Nous n’avons ni le même âge, ni les mêmes envies, ni la même réalité, mais je ne nous sentais pas étrangères l’une à l’autre. La rencontre de Sylvie (et de son chien Larkos) m’aura été miraculeuse et aura marqué un point tournant dans mon voyage.

En réalité, je n’avais aucunement envie d’être seule ce soir-là. Je venais de passer plusieurs jours à passer à travers des villages presque inhabités, désertés des Ardennes, de la Lorraine, de la Champagne, à ne parler à presque personne… Ça a été sans contredit la partie la plus difficile de mon voyage. Ce que j’ai appelé ma traversée du désert. J’avais le sentiment de ne pas exister pleinement, et j’ai compris que c’était parce que depuis trop de temps, une partie fondamentale de moi restait dans l’ombre : mon côté sociable, mon désir de parler, d’échanger… Mes amis me manquaient terriblement.

Le lendemain matin, j’avais le choix entre faire confiance à mon GPS et partir à 8 h (en même temps que Sylvie) et aller à l’office de tourisme, qui ouvrait à 9 h 30, pour m’informer des meilleures routes pour me rendre à Lyon. J’ai décidé d’attendre. En face de l’office de tourisme, pendant que j’attendais, j’ai vu venir un autre cycliste, qui attendait lui aussi l’ouverture. C’était Tim. Il partait aussi vers Lyon. Voyant que nous étions venus chercher les mêmes informations, nous avons décidé de faire la route ensemble. J’étais tellement heureuse de pédaler enfin avec quelqu’un! C’était sans aucun doute une de mes meilleures journées de vélo! La bonne entente régnait entre Tim et moi, nous pouvions discuter sur plein de sujets, politiques par exemple, et surtout, je n’étais pas seule pour prendre toutes les décisions qui s’imposent pendant une journée de vélo. Ça m’a fait du bien de pédaler avec lui. J’aimais sa simplicité et son humilité. Il voyageait sur une vieille bicyclette achetée 15 euros, avec des pneus craquelés à moitié gonflés (pour ne pas qu’ils éclatent!). Malgré cela, il avançait plus vite que moi dans les montées… Il était moins chargé, il faut dire, mais quand même… Son objectif était de se rendre à vélo dans sa maison du Languedoc, où lui et sa copine comptent s’installer définitivement bientôt (ils sont Anglais). Il était parti de près de Mâcon. Il en était seulement à sa deuxième journée de vélo quand nous avons pédalé ensemble… et à sa dernière, puisque le lendemain, il prenait un train pour se rendre à destination, n’étant pas suffisamment équipé pour continuer. Peu avant la fin de notre journée ensemble (nous n’allions pas au même endroit), il m’a proposé de passer chez lui dans le Languedoc si c’était sur ma route. Et c’est là que je suis au moment d’achever ce billet, dans le petit village de Lasserre de Brenac, où je suis arrivée hier au terme d’une de ces montées… Ça fait plaisir de revoir Tim. Notre rencontre remontait à seulement quinze jours, mais j’avais l’impression que c’était le double. Je perds complètement la notion du temps. C’est peut-être parce que tout va plus lentement en vélo qu’en voiture ou en train, parce que je vis tellement de choses chaque jour et que chaque jour ne ressemble jamais au précédent. C’est comme ça depuis le début. J’ai souvent de la difficulté à savoir quel jour on est. Sauf le dimanche, en France du moins, parce que (presque) tout est fermé.

***

Un autre miracle est survenu en une fin de matinée, près de Sorbiers. Je m’étais arrêtée à Saint-Chamond la veille, où je m’étais rendue tout de suite après mes deux nuits passées à l’auberge de jeunesse de Lyon. Là-bas, j’allais être hébergée par Maxime, rencontré à l’auberge, et sa mère. Il y avait toute une montée en arrivant à Saint-Chamond! Mais quand il y a une montée, il y a toujours une descente… Maxime et sa mère m’assuraient que j’allais redescendre le lendemain. Et comme de fait, ça redescendait, et pas qu’un peu! Sauf que la route que m’indiquait mon GPS n’était pas une route, mais un sentier. En fait, ça commençait par une route goudronnée, ça devenait une route de terre, puis de terre et de roches, puis de terre, de roches et de racines d’arbres… puis littéralement un sentier, aucunement fait pour le vélo. C’était dangereux. Remonter pour aller prendre la route? Je ne pense pas que c’était moins dangereux, étant donné le dénivelé, ma lourde charge à pousser… J’ai donc continué, mais ça a été toute une épreuve! En bas du sentier était la partie la plus difficile de l’épreuve. Terre glissante, racines, grosses roches, pente très prononcée. Je ne savais pas comment j’allais m’y prendre pour y arriver sans me blesser. J’ai réussi de peine et de misère à descendre, mais après, je ne savais plus où aller. J’ai tourné en rond, en vain. Je ne voyais pas la route que j’étais censée prendre. J’étais perdue, fin seule, dans la forêt! J’ai laissé mon vélo par terre pendant quelques instants, le temps d’aller faire un peu d’exploration. En sortant du bois (il fallait monter une petite pente très glissante), je n’ai d’abord vu qu’un pâturage de vaches. Puis, à ma deuxième tentative, j’ai aperçu cette dame d’un certain âge qui se promenait par là avec son chien. Éliane. Je l’ai interrogée sur la route que je devais suivre. Elle m’a indiqué où elle se trouvait. C’était une toute petite bande de terre que je n’avais pas vue, cachée derrière les herbes. Éliane est venue m’aider avec mon vélo. Elle m’a aidée à le pousser (sans quoi il m’aurait peut-être fallu tout décharger). Nous nous sommes retrouvées quelques minutes plus tard à l’épreuve suivante (un fossé à travers lequel mon GPS me disait de passer, mais qu’il fallait en réalité contourner). Elle m’a encore aidée… Et dans la dernière pente, elle m’a encore aidée… Éliane au grand cœur. Sans elle, je ne sais pas comment j’aurais fait pour me sortir de cette situation! C’était une vraie chance de la voir apparaitre en ce lieu où les passants semblaient se faire rares. En tout cas, je peux dire que mes rencontres avec des promeneuses de chien me sont favorables…

Les routes

J’évite maintenant autant que possible de me fier aux outils technologiques pour choisir les routes à suivre. J’ai eu mon lot d’épreuves! Je privilégie maintenant les cartes papier. Je demande des conseils. Mais sur un écran comme sur une carte, on ne sait pas de quoi a l’air la route avant d’y pédaler. Il ne faut pas sous-estimer l’importance des routes dans un tel voyage. Parce qu’elles font (et sont) le voyage. Elles sont souvent plus importantes que la destination elle-même. En photos, voici quelques routes que j’ai traversées.

Le camping

Depuis mon entrée en France, j’ai campé souvent. Surtout dans des campings, ouverts ou fermés. Une journée où j’espérais me trouver un endroit au sec pour éviter la grosse pluie prévue du lendemain, j’ai vu sur la route, tout heureuse, cette indication montrant la direction d’une auberge de jeunesse. Je me suis arrêtée pour acheter des trucs à cuisiner. Quand, en arrivant à ladite auberge, j’ai constaté qu’elle était fermée pour cause de rénovations, j’ai à peine eu le temps d’être déçue : au même endroit se trouvait un camping, et la dame de la réception m’a gentiment proposé d’installer ma tente sous un chapiteau qui me permettrait de me protéger de la pluie, si elle survenait. Sous le chapiteau, il y avait des bancs et des tables. C’était parfait! C’était comme une petite maison, où j’ai pu cuisiner les plats les plus élaborés de mon voyage…

Si je ne trouve pas de camping, je me dis que je vais bien pouvoir compter sur la générosité des gens pour qu’ils me prêtent un bout de terrain. Une fois, c’est Coline, une jeune fille croisée par hasard, qui m’a littéralement prêté son champ. Une autre fois, c’est Keud, un jeune Français d’origine thaïlandaise, qui m’a tout bonnement proposé de camper derrière le kiosque de produits du terroir que tient sa famille lorsque je lui ai demandé s’il savait où je pouvais planter ma tente. J’en étais déjà à ma troisième tentative auprès de petits commerçants sur le bord de la route. Les deux premiers semblaient peu disposés à m’aider, malgré le soir tombant. Ainsi, je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi facile la troisième fois :

— Excusez-moi, connaissez-vous un endroit où je pourrais planter ma tente pas loin d’ici?

— Mais ici!

— Vraiment!? Wow! Merci! Où exactement?

— Ici, n’importe où. Il y a même une toilette que vous pouvez utiliser.

— Wow… je n’en demandais pas tant.

C’est ainsi que j’ai installé ma tente derrière le kiosque, dans la pénombre. Le kiosque allait fermer. Keud est sorti par la porte de derrière avec une assiette m’étant destinée. C’était un morceau de quiche bien chaud. « C’est ma mère qui l’a cuisinée », m’a-t-il dit. Et il est reparti, me laissant une impression plus que chaleureuse et un grand sourire intérieur.

Montées et descentes

Je me rappelle les premières montées de mon voyage. Ce n’était pas en Allemagne ni aux Pays-Bas. Ça ne pouvait pas rester indéfiniment plat… En Belgique, je m’impressionnais déjà d’être capable de rester sur mon vélo pendant les longues montées (évidemment, je parle des routes en bon état, où il est possible de pédaler!). Mais je craignais la France : j’avais peur de ne pas être capable… Mais depuis, des montées, il y en a eu pas mal. Des kilomètres de montée, où je roule très lentement – parce que je n’ai jamais été une grimpeuse et que je traine quelques dizaines de kilos avec moi – mais que je réussis à faire, en m’en étonnant chaque fois. Je n’ai jamais fini de me répéter qu’après chaque montée, il y a une descente… Vraiment, ça m’aide à mieux appréhender la chose. Les montées me font sans doute moins peur mainteant. Quand j’ai décidé d’aller visiter les parents d’un ami en plein Massif central, je me voyais déjà leur téléphoner pour leur demander de venir me chercher quelque part, comme ils l’avaient proposé. Mais plus j’approchais des montagnes, plus je me disais que j’allais y arriver. Et plus on me décourageait (« Attention! Ça monte, hein! » « Oulala! Il y a de bonnes grimpettes par là! »), plus ça piquait mon orgueil, plus ça me motivait. Résultat : j’y suis arrivée, non sans fierté. Et quand je suis arrivée à Le-Chambon-sur-Lignon, il faisait un temps magnifique. On m’avait mise en garde contre le froid en montagne. Mais il ne faisait pas froid cette journée-là, il faisait 25 degrés et le ciel était tout bleu. Les paysages étaient magnifiques et j’ai été merveilleusement bien accueillie par Marie-Claude et Robert.

Deux jours plus tard, j’ai eu droit à toute une journée de descente (j’en avais mis trois à monter). L’euphorie! Surtout qu’il faisait encore si beau! Une vraie journée d’été, mais avec des paysages d’automne.

Au début de la journée, je roulais sur la route. Puis sont venues les pistes : d’abord, la Via Dolcia jusqu’à La-Voulte-sur-Rhône, puis, à partir de là, la ViaRhona. Ça fait du bien parfois de rouler sur des pistes où il n’y a aucune voiture. Il faut dire que la France n’est pas la championne des aménagement cyclistes. Les routes où roulent les voitures sont souvent sans accotement. Et la possibilité de rouler sur des routes peu fréquentées n’est pas toujours là.

Les voies cyclables ont leurs avantages comme leurs inconvénients. Parfois, on s’y sent un peu isolé. Les commerces ne sont pas toujours à proximité, on parcourt parfois de longs bouts sans endroit pour s’arrêter (ne serait-ce qu’un banc…).

À la toute fin de mon jour de descente, j’ai pu constater une nouvelle fois que les locaux ne sont pas toujours les meilleures références pour nous indiquer les distances restantes à parcourir. Ainsi, un homme m’a indiqué, pas très longtemps avant le coucher du soleil, que le camping le plus près se trouvait à 8 km. J’ai donc décidé d’y aller. Mais en réalité, c’était 16 km. Il faisait noir quand j’y suis arrivée. Mais j’étais à peu près seule sur la piste et, par chance, le camping se trouvait précisément le long de la piste (ce qui n’est pas toujours le cas). C’est à ce camping, à Cruas, que j’ai rencontré Tanis et Justin, un couple de Canadiens de Calgary, avec qui j’ai pédalé une partie de la journée du lendemain. Encore une fois, c’était bon d’avoir des partenaires de route!

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Tanis et  Justin

Le repos des vaches

Je ne compte plus les pâturages croisés au long de la route. Beaucoup de vaches. Parfois aussi des chèvres, des moutons. Presque toujours, je salue au passage les bêtes que je croise. Et souvent, il y a au moins l’une d’elle qui me voit passer et me suit du regard. 

Parfois, quand, en plein après-midi, je vois des vaches couchées se reposant au soleil, je les envie. J’aurais envie de m’arrêter moi aussi et de faire une sieste au soleil. Mais je ne le fais pas. Et le soir, après une journée de vélo, quand je ferme les yeux, je dors déjà au bout de quelques secondes.

Vélo & politique

Depuis mon départ, j’essaie de suivre les actualités du coin de l’œil, ou des deux yeux grand ouverts.

Partir en voyage, ce n’est pas forcément des vacances de tout. Ce n’est pas partir en congé de ce qui se passe, ce n’est pas se dépolitiser, ce n’est pas se couper du monde. Dans mon cas, en voyage sur deux roues, c’est, au contraire, être précisément dans le monde. Je vois c’est comment dans des ailleurs que je ne connaissais pas, des campagnes, des champs, des routes, des villages tranquilles ou déserts, des villes grouillantes. Je rencontre toutes sortes de personnes, souvent en un éclair. Je me demande, la plupart du temps, pour qui ou pour quoi ces gens-là votent. Ce qu’ils pensent. Et moi, à chaque coup de pédale, je porte avec moi mes idées, mes convictions. Elles sont partout dans ma tête, mes muscles, ma chair, mon sang. Elles me définissent et je continue toujours de les définir aussi. Je pense beaucoup.

Je suis donc les actualités du coin de l’œil… J’ai vu pour la Catalogne, j’ai vu pour Las Vegas, j’ai vu pour #moiaussi, j’ai vu pour plein d’autres choses.

Et, plus près de mon chez-moi lointain, j’ai vu pour Salvail et Rozon, pour le projet de loi 62. J’ai vu aussi pour cette dame fauchée par un autobus scolaire. Et j’ai vu pour Clément Ouimet, ce cycliste de 18 ans renversé par le conducteur d’un VUS en train d’effectuer une manœuvre illégale. C’est la même chose chaque fois que ça arrive : ça me fend le cœur et ça m’habite pendant quelque temps. Pendant longtemps en fait. Je pense encore à Mathilde Blais, À Justine Charland-St-Amour, à Meryem Ânoun… Et maintenant à Clément Ouimet. C’est énorme, se faire enlever sa vie, avec tout ce que cela implique aussi pour l’entourage dévasté.

Je me désole de ne pas avoir pris à temps les mesures pour voter à distance aux prochaines élections municipales, même si je sais que Projet Montréal va passer par chez nous, sans l’aide de mon vote. Mais quand même. J’aurais aimé voter, parce que je sais que le vélo est un enjeu central dans la campagne à Montréal, et que c’est probablement l’enjeu qui me rejoint le plus dans ma réalité quotidienne. Je pédale à Montréal depuis dix-sept ans, et depuis l’année dernière, à l’année. J’ai beau penser que Montréal est une ville où il fait bon vivre, je ne pense pas que ce soit une ville où il fait bon pédaler. Plusieurs rues, craquelées ou remplies de nids-de-poules, sont littéralement dangereuses. Les aménagements cyclistes ne sont pas assez nombreux, certes, mais en plus, ceux qui existent ne sont pas toujours optimaux. Les règles à suivre, le code, ne sont pas toujours clairs : il y a une confusion partagée entre les cyclistes, les automobilistes et les piétons. Mais surtout, il y a cette colère partagée entre les cyclistes, les automobilistes et les piétons. Surtout entre les deux premiers. C’est devenu littéralement une guerre, où fusent de toutes parts les insultes. Et c’est précisément ça, le problème. Que ce soit une guerre des uns contre les autres.

On parle, dans cette campagne électorale, d’améliorer la cohabitation cyclistes / automobilistes. Je ne pense pas que ce soit comme ça qu’il faille présenter la chose. Améliorer la cohabitation entre deux camps en crisse avec plus de pistes cyclables? Ça ne règlera qu’une partie du problème, ou peut-être pas grand chose, finalement. Ce qu’il faut, c’est essayer de faire en sorte que tout le monde ne soit plus « en crisse » après tout le monde. Comment faire? Je ne sais pas. C’est les mentalités qu’il faut changer. Comment on fait pour changer les mentalités?

(En tout cas, ce n’est surement pas en votant pour Denis Coderre.)

Bientôt la Catalogne

Je suis la situation de près. En principe, je devrais y être d’ici quelques jours. J’aime mieux dire que je m’en vais en Catalogne qu’en Espagne. Solidarité envers le peuple catalan… Et honte au gouvernement espagnol! Honte aussi à nos gouvernements trop croches pour dénoncer toute cette violence. Sans doute sont-ils seulement cohérents et loyaux, après tout. Entre criminels, il ne faut surtout pas se dénoncer…

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Les moulins de Kinderdijk

Mon ami David m’avait indiqué par où passer pour sortir d’Amsterdam et me rendre à Rotterdam. Longer l’Amstel jusqu’à Uithoorn, passer par Woerden, Oudewater, Schoonhoven… J’avais tout pris en compte en planifiant mon itinéraire. Je l’avais enregistré, téléchargé sur mon téléphone. Ça me rallongeait de plusieurs kilomètres, mais c’était parfait, je ferais la route en deux jours, surtout que le temps, depuis mon arrivée aux Pays-Bas, n’était généralement pas très clément. En relisant les messages de David, après ma désormais fameuse première journée de route, je me suis rendu compte que j’avais oublié Kinderdijk. Me fallait-il revoir mon itinéraire? Et David de me récrire, à peu près au même moment où je me posais la question : « Don’t forget to pass by Kinderdijk ». J’ai refait mon itinéraire.

***

À Uithoorn, après plusieurs kilomètres sous la pluie à longer l’Amstel – longue et tranquille méditation au sortir d’Amsterdam, quoique légèrement inconfortable – je me suis arrêtée quelque part à l’abri des gouttes qui tombaient plus fort que jamais. Mes gants, pourtant recouverts par des couvre-gants « imperméables », étaient tout mouillés. J’ai alors fouillé dans mes bagages pour en sortir des secs. Mes nouveaux gros gants imperméables? Je les gardais pour les jours plus froids. Mais somme toute, sous cette pluie, il ne faisait pas chaud.

Quelques minutes plus tard, ayant repris la route – toujours sous la pluie – ce beau grand sourire intérieur : je me félicitais d’avoir acheté ces gants (une super aubaine dans un magasin de Hambourg) qui me gardaient au chaud et au sec et qui, en plus, étaient doux à l’intérieur. Sous une telle pluie, la sensation était jouissive. J’étais vraiment satisfaite et fière de mes gants! Au bout de quelques minutes cependant, j’ai senti de l’humidité au bout du quatrième doigt de ma main gauche. Je me suis dit : « C’est bizarre. Ça doit être un défaut de fabrication. Si j’étais à Hambourg, j’irais le dire au vendeur. » Puis ce fut la paume de la main gauche, celle de la main droite, puis tous les doigts ont suivi.

***

Vers la fin de la journée, j’étais assise dans une étable en train de pleurer à chaudes larmes. Parfois, une vache passait la tête par le trou qu’il y avait dans le mur et me regardait. J’étais en train d’élaborer un plan dans ma tête pour sortir de là, reprendre mon vélo et m’enfuir à la recherche de gens qui seraient prêts à m’héberger au sec. Mais je ne me sentais pas l’énergie de me lever et de retourner sous la pluie.

Quelques minutes plus tôt, j’avais osé, pour la première fois, sonner à une porte pour demander l’hospitalité, en pleine campagne néerlandaise. Ça faisait déjà plusieurs minutes que je me disais qu’à la prochaine maison où je voyais de la vie, j’allais cogner. Mais je n’osais jamais. Mais quand j’ai vu cette vieille dame à la fenêtre, et que j’ai vu qu’elle m’avait vue, j’ai tourné sans me poser de question. J’avais les mains et les pieds dans l’eau depuis longtemps déjà, la pluie forte ne cessait pas, et je ne savais pas où je m’en allais. Tout ce que je savais, c’était que je voulais – devais – dormir au sec. Quand j’ai sonné, Gijs (je n’ai jamais été capable de prononcer son nom), 12 ans, est venu me répondre. Oma (grand-mère, en néerlandais) est venue le rejoindre. Il traduisait en anglais pour elle, comme elle ne parlait que néerlandais. J’ai demandé un endroit au sec. Ils m’ont pointé un camping – que j’avais vu – qui se trouvait 1 ou 2 km plus tôt. J’ai essayé de leur dire que je voulais un endroit au sec parce que j’étais toute mouillée, mais c’était comme si ça ne faisait pas partie des possibilités de faire entrer une inconnue trempée dans la maison. Je peux comprendre, d’une certaine manière. Pour moi, sonner comme ça à la porte d’inconnus n’était pas rien non plus. Ce n’est pas le genre de choses que je peux faire facilement. Ça m’a demandé un effort colossal. Devant leur impassibilité, j’ai demandé si au moins je pouvais aller m’abriter quelque part en attendant que la pluie cesse ou diminue. Gijs m’a alors menée à l’étable. Il est reparti pour avertir son père que j’étais là. Je me suis assise, je me suis mise à pleurer. Pleurer parce que je n’avais plus aucune énergie, pleurer parce que même sous une pluie battante et incessante, ma tentative avait échoué et je me sentais sans ressources. Je me sentais moi-même comme un échec, de ne pas réussir à me faire inviter au sec. Comme si n’importe qui d’autre aurait réussi. Pleurer peut-être aussi pour d’autres raisons, je ne sais pas. C’était comme si toutes les raisons, même vagues, convergeaient en ce seul instant de totale impuissance. Je pleurais, et même si les raisons n’en étaient pas forcément claires, je n’arrivais pas à arrêter. J’essayais d’imaginer une fuite, mais je n’arrivais pas à me lever, ni même à imaginer concrètement que je puisse me remettre à pédaler. Gijs est alors revenu avec Oma. Quand elle m’a vue tordre mes gants, elle a touché mes mains, fripées et froides, et a dit quelque chose que Gijs m’a traduit : je pouvais entrer.

Quand je suis entrée, Oma m’a sommée d’enlever mon imperméable, mes pantalons, mes gants, mes bas, de façon à ce qu’elle puisse les faire sécher sur son calorifère (à si faible intensité que je me demandais si mes vêtements arriveraient à sécher avant deux jours). Mes mains, mes pieds, je l’ai dit, étaient complètement mouillés, en dépit des gants « imperméables », des couvre-chaussures « imperméables » et des sacs en plastique dans mes souliers. J’étais aussi mouillée à la hauteur de la taille et mes manches étaient trempées jusqu’aux coudes. Je gelais. Je tremblais. Gijs m’a tendu une couverture, tandis que Cookie le chien venait m’embrasser. Le chien, c’était bien, c’était de la vraie chaleur, mais une chaleur qui s’est poussée après quelques secondes. Pendant plusieurs minutes, j’ai continué à pleurer. Je suis allée m’enfermer dans la salle de bain en espérant que ça passe. C’était physiologique je pense : mon corps relâchait, après avoir lutté toute la journée et espéré une trêve qui n’est jamais venue. Dans le miroir de la salle de bain, je me voyais livide. Oma m’a prêté des vêtements : un chandail de coton avec des épaulettes, une veste en laine et des bas. Ça a fait du bien. Mais je continuais d’avoir froid, malgré les vêtements secs, le thé, la couverture et mes super pantoufles que j’étais aller chercher dans un de mes sacs, et aussi malgré la douche chaude. J’ai eu froid comme ça jusqu’au moment de m’endormir – au sec, puisque Oma avait fini par m’offrir un lit. Au bout d’un moment, j’ai arrêté de pleurer. Je faisais la conversation avec Gijs, censé faire ses devoirs, mais plus concentré sur la télé néerlandaise. Je n’avais jamais regardé la télé néerlandaise. Je n’avais jamais vu non plus l’intérieur d’une de ces gigantesques maisons de campagne croisées tout au long de ma route. Des maisons très longues. Il parait qu’à une certaine époque, les animaux de ferme vivaient aussi dans la maison – séparément, bien entendu.

Oma, Gijs et son père, revenu de l’étable, m’ont invitée à partager leur repas. C’était plutôt chiche comme repas – des choux fleurs, des patates et une demi-boulette de viande –, mais le partage n’en avait pas moins de valeur. Avant de me coucher, j’avais tellement faim encore que j’ai dû manger quelques noix à l’abri des regards. Je n’ai eu aucune difficulté à m’endormir. Mais avant, j’avais refait mon itinéraire pour y inclure Kinderdijk.

***

Le lendemain, à mon réveil, il faisait un soleil radieux. Le chemin sur lequel j’avais trouvé refuge prenait vie… Le vert avait pris la place du gris. C’était magnifique. Je ne peux pas dire que la veille, dans mon inconfort, j’avais été capable de trouver ça beau : je ne voyais et sentais que la pluie, je ne pensais à ce moment qu’à une solution. Mais sous le soleil, surtout un soleil d’après la pluie, c’était non seulement beau, mais profondément réconfortant. Ça donnait envie de reprendre la route. Après la pluie, le beau temps. Ça finit toujours par être vrai.

Ce matin-là, Gijs était parti à l’école. Il n’y avait qu’Oma et moi. Deux langues différentes. J’avais l’impression qu’elle avait hâte que je parte. Ce n’était pas clair. Je ne la comprenais pas quand elle me parlait, ou qu’en partie. Une fois prête à partir, je suis allée la saluer : elle était dans la salle à manger en train de faire des mots croisés (ou était-ce autre chose?). Elle s’est alors levée et m’a demandé d’écrire mon nom et mon adresse sur un papier. Elle avait soudain l’air contente de m’avoir hébergée. Je me suis dit plus tard que ma visite aura probablement constitué un petit événement dans sa vie tranquille à la campagne. Le jour où une Canadienne ayant eu la drôle d’idée de pédaler par un jour de grosse pluie sera allée sonner chez elle… En tout cas, moi je me souviendrai d’elle, de cette dame qui m’a donné tout ce qu’elle pouvait le temps d’une soirée, d’une nuit et d’un matin.

D’ailleurs, pourquoi pédaler quand il fait si mauvais? C’est évidemment une question qui se pose. Je suis partie d’Amsterdam, ce jour-là, parce que c’était à cette date que je devais quitter l’appartement qu’on m’y prêtait. Je m’étais faite à l’idée. J’aurais pu essayer de trouver un autre endroit, mais bon. Je n’avais pas surveillé de près les prévisions météo, et dans ma tête, c’était cette journée-là que je devais partir. Je me disais que de toute façon, s’il pleuvait, ça allait changer cent fois, comme d’habitude. Évidemment, les choses sont différentes quand on a la possibilité de décider à partir d’un « chez-soi », ce qui n’était pas le cas. Je suis juste partie, comme si c’était ce qui devait être. Je me disais prête à affronter différentes conditions. Il ne peut pas faire soleil tous les jours… Mais l’expérience aura fini par me faire jurer de ne plus jamais pédaler par jour de pluie persistante. Une averse ou deux, peut-être, mais plus jamais de journée entière, surtout si je ne sais pas si je trouverai un endroit où me sécher… J’ai fini par tomber malade. Un simple rhume que j’ai eu peur, une certaine nuit à Vilvorde, en Belgique, de voir se transformer en pneumonie (ce n’était qu’un moment de délire, tout à fait mon genre quand je suis malade). Je me disais : si je ne peux pas me reposer, comment je vais faire pour guérir? Pas toujours facile, de ne pas avoir d’endroit où se reposer longtemps… Mais bon, il semble que pédaler ne soit pas si mauvais non plus pour récupérer.

***

Avant que je parte, Oma a regardé mes bas de vélo et, jugeant qu’ils étaient trop courts, elle a insisté pour que je mette plutôt les bas qu’elle m’avait prêtés la veille. J’ai accepté. Et j’ai fini par reprendre la route, tranquillement, comme si je voulais profiter de chaque centimètre de soleil. En une heure et demie, je pense que j’avais pédalé 3 ou 4 kilomètres. Je m’arrêtais pour prendre des photos, ou juste pour contempler. À Oudewater, je me suis arrêtée à l’épicerie et je suis allée manger sur le bord de l’eau. J’ai sorti mon cahier et j’ai écrit. Je prenais mon temps. C’était bon. À côté de moi, un poseur de briques chantait des chansons sentimentales italiennes par dessus la radio.

Il a fallu que je reprenne la route. Peu de temps après, le ciel s’est couvert d’un gros nuage gris… D’abord, le déni. Ensuite, la panique. Je me suis arrêtée dès que j’ai pu pour enfiler mes vêtements de pluie. Il a commencé à pleuvoir. J’avais tellement été traumatisée la veille qu’au bout de cinq minutes, je m’étais mise à l’abri sous un porche. Finalement, ça n’aura été qu’une courte averse. Le soleil est revenu. J’ai continué mon chemin. Je prenais vraiment mon temps, sachant que j’avais peu de kilomètres à parcourir cette journée-là avant d’arriver, à Rotterdam, chez Geertje, une collègue de David qui avait accepté de m’héberger.

***

Tout juste avant Rotterdam se trouvait Kinderdijk, le village aux moulins. Je l’ai presque traversé en flèche, sur la route principale. Mais j’avais encore du temps avant de me diriger vers chez Geertje, alors j’ai fait demi-tour et j’ai tourné vers là où se trouvaient les moulins. Je pensais qu’il fallait payer pour aller me promener par là, mais non. Il y avait une piste cyclable qui traversait le site, des moulins, de l’eau et des herbes hautes de chaque côté. Sous la lumière de cinq heures, avec les rangées de nuages ouatés dans le ciel, c’était éblouissant… C’était la balade parfaite. Je prenais mon temps, encore. La musique dans les oreilles, je sentais monter en moi quelque chose de puissant. Ma traversée était comme une prière : je pouvais enfin prendre le temps, de corps et d’esprit, sans le poids des gouttes, de dire au revoir à ce que j’avais laissé derrière.

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Moulin de Kinderdijk

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Balade parfaite

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Après les lourds moments viennent souvent des moments plus aériens.

***

J’avais pris mon temps à Kinderdijk. Je devais me rendre chez Geertje tout de suite après. Je pensais en avoir pour une trentaine de minutes. Mais je n’avais pas vu, dans mon itinéraire, que j’avais un traversier à prendre. Et je ne pouvais pas savoir non plus que mon GPS me ferait attendre à un arrêt où le bon traversier ne passait pas… J’étais en panique, parce qu’on m’attendait. Je suis retournée là où j’avais une connexion Internet et je me suis informée pour connaitre les options qui s’offraient à moi. Il n’en restait qu’une. Après quelques péripéties que je ne raconterai pas ici, j’ai fini par arriver à bon port, avec deux heures et demie de retard. Geertje n’était pas là, mais elle m’avait laissé une clé et écrit un mot plein de bienveillance m’invitant à manger de la bonne soupe chaude en attendant son retour.

***

Le lendemain, déjà, je devais repartir, direction Antwerpen (Anvers), laissant derrière moi une hôte gentille, enthousiaste, curieuse et généreuse. David m’avait bien dit que c’était une de ses collègues préférées. Je n’avais aucune difficulté à le croire.

Au moment de partir, la pluie, encore. Je me suis bien préparée. Geertje était allée à l’épicerie et m’avait trouvé, comme j’en avais parlé un peu plus tôt, des gants à vaisselle. Je me suis dit que c’était sûrement plus imperméable que mes gants « imperméables ». Je suis partie sous la pluie, mais la pluie n’a pas duré. C’était néanmoins nuageux.

Vers la fin de l’après-midi, la grosse averse, que j’ai traversée avec Radiohead dans les oreilles. Ça la rendait presque grandiose. Mais bon, il pleuvait, je ne pouvais pas vraiment en faire abstraction. J’étais en pleine campagne, et j’attendais de pouvoir trouver un lieu où m’abriter. C’est arrivé à la première petite ville rencontrée, Nieuwmoer. J’ai d’abord pensé entrer dans une des nombreuses petites tavernes se trouvant sur mon passage, mais je me suis réfugiée sous un abri pour vélos, et j’ai demandé à une fille qui s’y trouvait où on était. Elle m’a nommé la ville. Je lui ai demandé si la frontière était encore loin. Elle m’a dit que la frontière néerlandaise se trouvait un peu plus loin par là où j’étais venue. C’est là que j’ai compris que j’étais passée en Belgique (ou plus précisément en Flandre), quelque part sous les gouttes, sans m’en rendre compte. J’aurais dû m’en douter, avec toutes ces tavernes tout à coup. Et puis à y repenser, quelque part dans la campagne, tout avait commencé à changer. Les maisons étaient différentes, les installations agricoles… tout, on dirait.

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Après la pluie, à mon arrivée en Belgique

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Vache dans la brume

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Ce soir-là, j’ai fini par arriver à Antwerpen, après plus de 100 kilomètres pédalés. Je ne sais pas comment j’ai fait. Il avait cessé de pleuvoir, mais j’étais quand même un peu mouillée. La dernière ligne droite vers la ville avait été superbe : sous un ciel rose, le long d’un chemin de fer. Je suis arrivée tard en ville. Il faisait déjà noir. Ce n’était pas facile de s’y retrouver, surtout que la Belgique, ce n’est pas les Pays-Bas. Les pistes cyclables laissaient franchement à désirer. Il y avait beaucoup de travaux dans les rues, des pistes cyclables qui arrêtaient là où on ne s’y attendait pas, des détours à prendre mal (ou pas) indiqués. J’ai fini par arriver au point de rendez-vous que m’avait fixé mon hôte, chauffeur d’autobus. Je devais aller le rejoindre à la gare centrale et de là, on se rendrait ensemble chez lui. C’était Frans, un ange du chemin, qui avait accepté de m’héberger à la dernière minute. On a tout juste eu le temps de parler un peu. Puis je suis allée me coucher. J’étais, comme après bien des journées de route, épuisée.

***

Ensuite il y a eu Gent (Gand), où je suis allée assister à un concert auquel prenait part Jörn, mon hôte de Hambourg, puis Vilvorde et Bruxelles. Ces trois villes auront été marquées par mes premiers symptômes de rhume. Dans les trois cas, je n’avais qu’envie de dormir, alors que je devais soit pédaler, soit être à l’extérieur de la maison où j’étais hébergée. Je rêvais d’un lieu où faire des siestes pendant la journée. Il n’y en avait pas.

C’est le jour où je suis arrivée à Vilvorde, affaiblie, que je me suis rendu compte que le « plat pays » de Brel n’était pas si plat. Pas toujours facile de monter les côtes le corps déjà en lutte… Mais ça reste sans doute plus facile que de traverser un champ de patates par un chemin cahoteux et boueux. C’est mon GPS évidemment qui m’a fait passer par là. Je n’ai jamais compris pourquoi. C’était tellement long, pénible et salissant… À la sortie du champ de patates, un chemin, tout aussi boueux. J’y ai aperçu deux adolescents et j’ai tâché de me dépêcher à passer tellement je me sentais gênée. Ils devaient bien se demander pourquoi quelqu’un avait eu l’idée saugrenue de passer par ce chemin, et avec un vélo aussi chargé en plus…

Je suis arrivée à Vilvorde avec un peu de retard, à cause du champ de patates (il y a toujours une nouvelle raison pour arriver en retard, et j’en suis rarement responsable). Là-bas, j’ai été accueillie par Lydia, la sœur d’une amie de Dirk rencontrée à Brême. Elle et son mari ont été très accueillants. Le deuxième jour, Lydia m’a préparé des moules et avait acheté des frites pour accompagner le tout. Je n’avais jamais mangé d’aussi bonnes moules! Et ça, je pouvais le reconnaitre malgré que toutes mes facultés me semblaient fonctionner au ralenti.

***

Plus je voyage et plus je me rends compte que j’ai horreur des centres touristiques. Ça a été comme ça à Gand, comme ça à Bruxelles. À Gand, le serveur d’un café a refusé de remplir d’eau chaude ma tasse encore pleine de feuilles de menthe, me disant que ce n’était possible que si je commandais un nouveau thé à 3,50 €. Je suis partie. Mon plus beau moment à Bruxelles aura été celui où je suis allée lire dans un parc. Sinon, ça me rendait un peu folle. Tout était cher, il y avait beaucoup de trafic dans les rues. Une chose qui m’aura marquée, à Bruxelles, est la présence des camions dans les rues de la ville (heureusement, cette journée-là, j’étais à pied… je ne suis pas sûre que j’aurais voulu rouler dans Bruxelles…). En Allemagne et aux Pays-Bas, c’était différent, à beaucoup d’endroits en tout cas. Les camions ne sont pas autorisés – ou en tout cas pas tous les jours – à rouler en ville. Ils doivent s’arrêter quelque part, et des camionnettes se chargent de l’approvisionnement des commerces. Quelle bonne idée! Je rêve de voir les camions disparaitre des rues de Montréal.

***

Sortir des Pays-Bas, véritable paradis pour cyclistes, c’était tout un choc. Oui il y a des pistes en Belgique et en France (où je suis en ce moment), mais pas partout et surtout, le rapport au cycliste est complètement différent…

***

Depuis Vilvorde, je me suis rendue à Nodebais, village où je ne devais pas m’arrêter mais où je me suis arrêtée parce qu’à la sortie de l’épicerie du village voisin, un homme, Dominique, m’a interrogée sur mon périple et m’a offert l’hospitalité pour la nuit. Tout enrhumée et fatiguée que j’étais, ça tombait bien de ne pas avoir à chercher où j’allais dormir. Je trouvais ça très gentil de sa part. Il semblait content d’avoir quelqu’un à recevoir. Il était toujours prêt à m’offrir des petites choses : coca, sucreries, oeufs (de ses poules) bouillis, tartines, etc.

Le lendemain, j’ai pris la route vers Sart-Bernard, où je suis allée visiter mes amis Maud et Thibaut, rencontrés lors de mon voyage sur la Côte-Nord l’année dernière. Pour m’y rendre, j’ai suivi un Ravel (ancien chemin de fer converti en piste cyclable). Le trajet s’est déroulé comme un charme jusqu’à Namur. Je me disais que pour une fois, avec 6 ou 7 kilomètres à faire, je n’allais pas prendre de retard sur l’heure d’arrivée prévue. C’était avoir bien mal compris ma leçon : en vélo, sur des itinéraires qu’on ne connait pas, il faut s’attendre à tout! Comme à des côtes à monter et… des routes d’herbes impraticables en vélo. C’était encore mon GPS…

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Derniers (pénibles) miles jusqu’à Sart-Bernard…

Mais je suis arrivée à bon port, et pas trop tard. Ça faisait franchement du bien de voir des gens que je connaissais et de faire des choses avec eux. Balade à Namur, randonnée dans les alentours de Sart-Bernard par jour de parfait soleil… Ça m’a vraiment fait plaisir de les voir. J’ai été encore une fois super bien accueillie, par eux, et par les parents de Thibaut, chez qui ils habitent temporairement.

C’est Thibaut – qui semble beaucoup plus organisé que moi – qui m’a conseillé de faire « La Meuse à vélo » pour entamer ma descente vers le Sud. Passer par les Ardennes belges et françaises, puis par la Lorraine. C’était l’option avec le moins de relief… Son aide m’aura été précieuse. Et je peux dire que son idée, après quatre jours de route, était très bonne. La route est vraiment belle.

Les deux premiers jours et une partie du troisième, comme la route longeait littéralement la Meuse, elle était essentiellement plate. Parfait pour moi! Le troisième jour, les choses se sont compliquées quand, à Remilly-Aillicourt, la Route Verte (qui n’est qu’une partie de la Meuse à vélo) a pris abruptement fin. Pourtant, j’en avais tout le tracé sur mon téléphone. J’ai suivi ce tracé, qui m’a menée sur des routes de terre (boueuse par endroits), d’herbe ou de gros cailloux, puis au beau milieu d’un champ où je voyais bien qu’il n’y avait là aucune route. Désespérée, je suis allée demander de l’aide à des pêcheurs à l’autre bout du champ. C’est là qu’on m’a informée que le dernier tronçon de route n’était pas encore construit. Florence m’a gentiment offert d’aller chez elle utiliser sa connexion Internet pour que je puisse revoir mon itinéraire. Elle m’a menée jusque chez elle, avec mon vélo dans sa camionnette. Après avoir tourné plus d’une heure dans ces routes difficiles, ce petit coup de main motorisé était le bienvenu. Florence – qui a vraiment été super avec moi – aurait pu m’héberger, m’a-t-elle dit, mais je préférais continuer mon chemin, même un peu, ne serait-ce que pour dépasser l’impasse. Je ne voulais pas que ma journée de vélo se finisse de cette façon. Il se faisait tard, mais j’avais le temps de pédaler encore un peu.

Au bout de quinze kilomètres, les quinze premiers pédalés sur des routes depuis mon entrée en France (le chemin ne longe plus le fleuve, et les côtes ont commencé…), je me suis arrêtée à Yoncq, une commune d’une centaine d’habitants, que j’ai surnommée « la commune aux chats » parce qu’il y avait plein de chats qui s’y promenaient. Ça ajoutait au charme de l’endroit. Il y avait un chat avec un nez en forme de cœur, que je n’ai jamais réussi à prendre en photo parce qu’il se sauvait tout le temps. J’ai demandé à un vieil homme s’il savait où je pouvais planter ma tente. Il m’a dit que je pouvais le faire sur son terrain, mais qu’il s’en allait… En voyant une voiture passer, il l’a arrêtée, prêt à chercher une solution pour moi. Un échange s’est fait entre lui et cette dame, au terme duquel il m’a dit de la suivre à vélo au bout de la rue. La dame est allée chercher une clé chez un homme, en me disant d’attendre de l’autre côté de la rue, à côté du bâtiment orange. Ils sont venus m’y rejoindre et comme j’entendais « maire » dans la conversation, j’ai demandé à l’homme : « Vous êtes le maire du village? » Et la dame m’a répondu fièrement : « Non, c’est moi le maire. Lui, c’est mon conseiller. » J’avais oublié qu’en France, on disait « Madame le maire », et que la mairesse représente plutôt la femme du maire (mais alors comment désigne-t-on le mari de Madame le maire?).

C’est dans ce bâtiment orange que j’ai dormi. Un genre de salle communautaire où il n’y avait pas de lit, mais des tables, des chaises, de l’électricité. C’était parfait! J’allais pouvoir écrire…

Tout s’était fait en cinq minutes. J’aime quand les choses se placent aussi facilement, ou arrivent à moi, simplement, sans que j’aie à faire quoi que ce soit. Comme quand,  hier soir, il s’est mis à pleuvoir au moment même où j’installais ma tente. Une dame est alors sortie de son motorisé, stationné juste en face, pour me proposer d’aller manger de la soupe chaude un peu plus tard avec elle et son mari. Je suis allée me doucher et suis allée les retrouver après. Trudy et André, un vieux couple de Néerlandais. C’était si bon! Un potage aux légumes et une salade avec des noix, des raisins verts, du bleu, des noix de Grenoble… Ça fait changement du pain et du fromage.

***

Je suis donc maintenant en France, train de traverser des régions que je ne connaissais absolument pas. Même s’il n’y avait qu’une barrière en bois entre la Belgique et la France, tout a évidemment changé de l’autre côté. Nouveau pays. Fait à noter : j’aurai passé la frontière française par un jour de beau temps. Une première traversée qui ne s’est pas faite sous la pluie.

 

Le premier voyage

(Berlin – Amsterdam)

À mon arrivée à Amsterdam, le compteur indiquait 1019 km. 754 km auront été roulés en Allemagne, pays que j’ai quitté le cœur gros, mercredi matin, en franchissant une frontière invisible autrement que par un étrange contraste de temps; c’était comme si le vent avait décidé de s’affoler et la pluie de s’intensifier une fois franchi le seuil des terres néerlandaises. Au moment de me rendre compte que j’étais aux Pays-Bas, un rayon de soleil a percé les nuages, mais ce n’était que l’illusion d’un temps meilleur. J’ai dû braver un vent contraire sous la pluie pendant de longs kilomètres. J’ai sorti l’artillerie lourde : le manteau, les pantalons et les couvre-chaussures imperméables, et, plus tard, quand j’ai enfin pu appuyer mon vélo contre un arbre, les gants imperméables et ma tuque. Avant, il n’y avait pratiquement rien de chaque côté de moi. Là, il y avait ces deux rangées d’arbres de chaque côté de l’allée, pendant une centaine de mètres peut-être. Quand je suis sortie – péniblement – de ce passage sous les arbres, le vent et la pluie se sont calmés, comme si je venais de suivre la voie royale vers l’accalmie. C’était étrange. Mais c’était pendant un temps seulement. En fait, le temps a changé plusieurs fois cette journée-là, dans un décor ennuyant souvent composé d’autoroutes et de pas grand chose autour. Parfois, la pluie arrêtait, j’avais chaud, je me dévêtais, puis il se remettait à pleuvoir, je remettais tout. Quatre fois, à quatre endroits différents, chaque fois sous la pluie, j’ai vu un chat noir qui me regardait, immobile et imperturbable. C’était comme s’il n’y avait que des chats noirs aux Pays-Bas, et que les chats néerlandais étaient aussi habitués à la pluie que tous les autres habitants du pays, dont plusieurs se promènent allègrement sur leur bicyclette sans l’ombre d’une panique quand une nouvelle ondée survient.

Vers la fin de la journée, aux portes de Groningen (Groningue), le soleil s’est pointé. J’ai posé mon vélo au premier endroit où j’ai pu trouver quelque chose pour l’appuyer, puis j’ai mangé avec voracité du fromage, des noix et quelques dattes. J’étais affamée et je tremblais un peu. J’ai enlevé mes couvre-chaussures, je les ai rangés. Mais la pluie s’est remise à tomber. Ça ne me tentait pas de les ressortir. Et la pluie a arrêté. Et je me suis retrouvée en plein centre de l’effervescente Groningen, complètement étourdie de ma journée de lutte contre les éléments, et complètement étourdie par tous ces vélos venant comme des flèches dans tous les sens. Je me sentais comme un mastodonte faisant obstacle à tout le monde. Sauf que tout le monde me contournait, ce n’était un problème pour personne. Moi, je ne savais juste pas où aller. J’étais complètement déstabilisée. Il s’est remis à pleuvoir, très fort. Je me suis arrêtée dans un café. Pendant quelques heures, j’ai cherché, mais en vain, des hôtes pour m’héberger dans la ville. Je ne pouvais pas continuer ma route, j’étais épuisée et j’avais les pieds et les mains tout mouillés. J’avais froid. J’ai vécu quelques heures de découragement à Groningen, où je n’avais pas prévu m’arrêter. Je me sentais seule. Je me suis finalement pris une chambre quelque part. Et là, j’ai repensé mon itinéraire jusqu’à Amsterdam pour les jours de pluie à venir. Et j’ai pensé à ce voyage. Il le fallait, enfin. La journée n’aurait pas été difficile pour rien.

***

J’ai pris la route le 27 août dernier, jour anniversaire du départ de ma grand-mère. J’y ai pensé. C’était il y a 27 ans. J’avais 10 ans. Je me rappelle encore le matin où je l’ai appris, dans la chambre que je partageais avec ma sœur et ma cousine dans un chalet de Saint-Joseph-de-la-Rive. Me souviendrai-je de la même façon du matin de mon départ à la Walter Benjamin Platz de Berlin? Je suis partie vers 8 h, un dimanche. Ça n’avait rien de très flamboyant. J’étais pratiquement seule sur la place à cette heure. Il faisait gris (mais ça n’allait pas durer). Appuyé sur une colonne dans un quartier sans doute trop chic pour lui et pour moi, mon vélo, bien chargé, n’attendait que d’être enfourché. Je suis partie, simplement, calmement, mais dans l’urgence intérieure de quitter Berlin; non pas la ville en elle-même, mais ce point de départ où je m’étais propulsée un peu au hasard, sans rien connaitre de ce qu’il y avait autour. Tant que je ne partais pas, mon voyage était encore une abstraction. De Montréal, quand je l’imaginais, je ne voyais qu’un vélo chargé et moi dessus. Ou un petit point qui avance lentement sur une carte, le long des lignes qui y sont tracées. Je ne voyais pas les routes. Je n’avais aucune image de ce à quoi elles pouvaient ressembler. Je ne voyais pas les gens non plus. Tout serait surprise. Quand j’ai décidé de partir voyager à vélo et même quand je suis partie, je ne savais plus ce que c’était, ce que ça signifiait. Je ne savais pas pourquoi je partais en vélo, parce que ça faisait tellement longtemps que je l’avais fait. On se prépare matériellement avant, ça prend du temps, mais on ne sait rien avant le premier coup de pédales. Rien du décor dans lequel on avancera, des gens qu’on croisera, rien des beautés, des laideurs et des éblouissements qui parsèmeront la route, rien des moments de béatitude et de légèreté que l’on vivra, ni de ceux de d’amollissement, de découragement, de colère ou de douleur.

***

Et quand on ne connait pas un pays, ni ses routes, on s’en remet sans doute un peu trop à la technologie, et des fois ça donne de drôles de résultats. À mon deuxième jour de route, mon GPS m’a fait tourner à droite en plein milieu d’un champ. Je cherchais la route. On voyait à peine les sillons dans les herbes hautes. J’ai traversé le champ. Une autre fois, à Tarmstedt, j’ai tourné en rond pendant presque une heure à essayer de trouver où je devais virer à gauche, pour finalement me rendre compte qu’au lieu du chemin que je cherchais se trouvait plutôt un grand escalier (cette fois, par contre, pas question de le gravir, je suis trop lourde). Il m’est arrivé de traverser un verger avec un émerveillement (je pouvais tendre le bras et cueillir des pommes) qui a vite été freiné quand, au bout du chemin, là où j’aurais dû tourner facilement à droite sur la piste où je voyais plusieurs cyclistes rouler allègrement, se trouvait une barrière fermée et impossible à franchir, même en pièces détachées (vélos, sacs, moi). Il m’est arrivé aussi, après avoir roulé une dizaine de kilomètres dans la lumière exquise du matin sur une magnifique piste passant à travers une grande réserve naturelle, de me buter à une zone de travaux m’empêchant de continuer. Que faire? Examiner la situation. Des travaux ne s’étendant que sur quelques mètres. À gauche, une rivière. À droite, un champ. J’ai laissé mon vélo sur la barrière, je suis descendue dans le champ pour évaluer la possibilité de passer de l’autre côté (c’était possible), et je me suis retrouvée face à face, dans les rayons diffus, avec un lièvre. Moment de grâce.

Des fois, pédaler, c’est difficile. Des fois, c’est inconfortable et je me demande dans quoi je me suis embarquée. Pourquoi j’ai choisi de partir à vélo. Mais il suffit d’un lièvre au petit matin pour que plus aucune question ne se pose. D’une majestueuse nuée d’hirondelles ou de trois papillons multicolores qui volent devant moi.

Je me dis des fois que c’est pour ces moments de beauté que je pédale.

Entrer dans Brandebourg un dimanche dans la lumière de fin de journée, encore et toujours ma préférée, et penser aux concertos de Bach. M’arrêter dans le bucolique et minuscule village de Jederitz – qu’il m’aura mis deux minutes à traverser – espérant y remplir ma gourde à une vieille fontaine tarie et y entendre un incroyable concert d’oiseaux semblant nicher par centaines sous les tuiles des toits orange. Camper dans une réserve naturelle, y observer un coucher de soleil parfait et me réveiller au matin au chant des oies et des plongeons dans l’eau d’animaux que je ne voyais pas derrière les murs de ma tente. Être seule sur la route et observer le vol d’un rapace solitaire dans le ciel.

 

Jodowitz

Toit orange à Jederitz

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Moutons

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Coucher de soleil

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Route allemande sous le soleil

Havelberg

Havelberg

Allemagne (Elbe)

Piste cyclable le long de l’Elbe

Moment parfait

Camping au bord de l’eau

Moment parfait, Allemagne

Coucher de soleil

Allemagne

Piste cyclable

Parc d'Allemagne

Mon site de camping la deuxième nuit.

Dans le bois

« Perdue » dans le bois… Mon GPS ne fonctionne plus. Un passant m’aidera à retrouver mon chemin.

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L’Allemagne. Traverser des dizaines de villages dont je me rappelle difficilement les noms à cause d’une langue ne m’ayant rien de familier et dans laquelle je me sens complètement dyslexique, ou à cause d’une géographie m’ayant été jusque-là inconnue.

Je ne m’étais pas préparée à l’Allemagne (ni à rien, quand j’y pense). J’ai évidemment couru tout l’été jusqu’au départ, une de mes dernières escales ayant été la bibliothèque, où je suis allée reporter une pile de guides de voyage non lus. L’Allemagne était mon point de départ, le pays qui me serait sans doute le plus problématique linguistiquement parlant. Mais je n’avais pris la peine d’apprendre aucun mot allemand, aucune phrase. Pas même fahrrad. Il n’y a pas une phrase que j’ai plus détesté dire que I don’t speak German. J’avais honte de m’en remettre aussi paresseusement à l’anglais. De n’avoir fait aucun effort pour apprendre quelques mots avant de partir, quelques phrases. La base.

En un peu plus de deux semaines, j’ai pu apprendre quelques mots, dont käse et brot, mots fondamentaux dans la description de mon quotidien depuis mon départ. J’ai aussi appris et retenu hase, parce que c’est l’animal que j’aime le plus croiser. C’est Jörn qui m’a appris ce mot. Jörn, c’est mon hôte hambourgeois, chez qui j’ai dormi trois nuits. Derrière chez lui, il y a un petit bois, que l’on pouvait entre autres voir par la fenêtre de la salle de bain. Une fois, par cette fenêtre, dans le bois, j’ai aperçu, avec émerveillement, trois lièvres. J’étais enchantée. La nuit d’après, je me suis levée pour aller faire pipi. J’ai mis du temps avant de me rendormir. Quand j’y suis parvenue, j’ai fait un de ces rêves qui nous semblent si réels. J’ai rêvé que Justine, ma chatte restée à Montréal, me marchait dessus pendant la nuit, puis sautait en bas du lit. Dans mon sommeil, je pouvais sentir son poids sur mon corps, entendre le bruit de son saut au sol. C’était vraiment étrange. Mais quand j’ai ouvert les yeux pour la regarder sortir de la chambre par la porte ouverte – porte qui, dans mon rêve, donnait sur le bois derrière chez Jörn –, j’ai plutôt vu une maman lièvre sortir de sous mon lit avec ses petits et s’enfuir dans leur petite forêt.

***

Des fois, les rêves sont bien moins tranquilles ou sereins. Comme ceux que je fais parfois dans ma tente quand j’ai peur qu’on vienne m’avertir que je n’ai pas le droit être là, ou qu’on s’approche de ma tente pour voler mon vélo, etc. Une fois, j’ai cru sentir des mains qui venaient me brasser pour me réveiller. Quand je me suis réveillée, il n’y avait personne, mais au moment d’ouvrir les yeux, j’ai entendu le bruit d’un train et il semblait foncer directement sur moi. Sauf que ce n’était pas un train, c’était un camion, et il est juste passé à côté de moi. Une autre fois, au cours d’une nuit agitée, alors que mon rêve me faisait entendre des pas autour de ma tente, j’ai poussé un de ces (vrais) cris dont le son et l’écho, à travers le terrain de soccer où j’avais en dernier recours installé ma tente, ont probablement fini d’achever mon désir de passer inaperçue. Je me suis réveillée en panique, le cœur battant, surprise d’avoir été capable de produire un tel cri. Je le sentais encore dans mon ventre. C’était la pire nuit de mon voyage. Celle où j’ai dû endurer des boum boum incessants et insupportables sortant de hauts-parleurs de mauvaise qualité jusqu’à 3 heures du matin (je pouvais les entendre même avec des bouchons dans les oreilles), parce qu’il y avait une fête juste à côté de là où je m’étais installée. Celle où j’ai constaté, au contact du sol froid, qu’il y avait un trou dans mon matelas. Celle où j’ai crié. Celle au terme de laquelle je me suis rendu compte que j’avais perdu mes lunettes de soleil. Celle dont, après seulement trois ou quatre heures du sommeil, je me suis enfuie aussi rapidement que j’ai pu! C’était la nuit après avoir quitté Hambourg.

Mais la nuit avant d’arriver à Hambourg, il y a eu ce camping providentiel, dans un tout petit village, dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence si je n’avais pas demandé à une mère et à sa fille, que j’ai croisées sur ma route aux derniers instants de clarté, où je pouvais planter ma tente. Je n’osais pas camper sur le bord de la piste, parce que je n’allais pas passer du tout inaperçue, puis parce qu’il y avait trop de limaces pour que je trouve ça invitant. J’espérais quand même trouver un endroit autre qu’un camping, gratuit, mais je me suis résolue à aller voir ce camping qui se trouvait à à peine 200 ou 300 m de là où je me trouvais, parce que la nuit commençait à s’installer, parce que j’étais fatiguée et affamée, et parce que la statue de sel que j’étais devenue à force de sueurs pendant cette journée de chaleur avait grandement besoin d’une douche. Le camping était parfait. Minuscule, deux roulottes seulement sur place dont celle du propriétaire, 5 € la nuit. Le propriétaire, qui ne parlait pas un mot anglais mais que j’arrivais curieusement à comprendre, m’a fait installer ma tente dans un endroit retiré de sa cour. C’était parfait. Je n’ai cependant pas échappé aux limaces. Il y en a même une qui s’était frayé un chemin jusqu’à l’intérieur de mon sac de bouffe pendant la nuit. Beurk! Des limaces, il y en a partout sur les pistes de l’Allemagne et des Pays-Bas.

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Cette nuit en camping m’a permis d’être prête pour la grosse journée qui m’attendait le lendemain. Au total, cette journée-là, j’aurai pédalé 137,18 km jusqu’à Hambourg, où Jörn – un violoncelliste qui se passionne pour le vélo de montagne et la cuisine de Yotam Ottolenghi – m’attendait avec un délicieux repas qu’il avait cuisiné. Pendant la journée, le fait de savoir que je pédalais vers un peu de compagnie me motivait, après avoir passé quatre jours sur la route à ne parler à presque personne. Je savais déjà que Jörn était gentil de par les messages bienveillants qu’il m’avait envoyés via le site de Warmshowers, mais ce qu’on imagine ne correspond pas toujours à ce qui est. En fait, je ne pouvais pas m’imaginer à quel point j’apprécierais cet être avec qui discuter allait tellement de soi qu’il pourrait facilement faire partie de mon entourage. Jörn a été un hôte merveilleux et généreux, avec qui j’ai passé de beaux moments à discuter. Il m’a appris quelques mots allemands et m’a aidée à comprendre un peu mieux mon téléphone. Après trois semaines, je peux maintenant dire que je commence à y voir un peu plus clair.

J’ai quitté Hambourg après deux jours et trois nuits, triste de ne pas avoir pris le temps de mieux la connaitre, triste de sentir que je n’étais restée qu’à la surface de mon expérience hambourgeoise. J’ai aimé cette ville, l’âme qui s’en dégageait. Mais je reprenais la route, pour être certaine d’arriver à temps à Amsterdam, où j’avais rendez-vous avec un vieil ami. C’était la première journée grise de mon voyage, celle de toutes les malchances d’ailleurs. Mais le lendemain, le soleil est revenu.

De Hambourg, je pensais d’abord longer la mer du Nord jusqu’à Amsterdam. C’était un détour. Suivant les conseils de Jörn et de mon ami néerlandais, j’ai plutôt décidé de passer par Brême, et de me diriger vers la côte une fois rendue aux Pays-Bas (mais ce plan a aussi été abandonné en cours de route, en raison du mauvais temps). Je n’avais jamais entendu parler de Brême. Mais je n’oublierai jamais Brême. À Brême, je me suis sentie submergée d’amour pour mes hôtes, Dirk et Helmut. Ça s’est passé très vite. Un peu plus de 36 heures et j’étais repartie. Au moment de partir, j’ai senti soudain monter en moi une forte envie de pleurer. Je me suis retenue. J’étais émue. Je reparlerai une autre fois de ces moments passés à Brême. En quelques lignes, je ne peux pas. Ça m’a pris au cœur.

Coucher de soleil à Brême

Coucher de soleil à Brême

Encore une fois, je ne voulais pas partir, mais je devais…

Partir est difficile parfois. Mais je sais que c’est toute une suite de départs qui m’attendent dans les prochains mois.

***

 

L’Allemagne. Un pays où je n’avais jamais pensé aller. Un pays qui, de loin, me semblait froid. Je n’en aurai plus jamais cette image.

Une des choses m’ayant le plus frappée, en Allemagne, c’est de voir tant de vieux à vélo. Par endroits, j’ai vu plus de vieux que de jeunes sur deux roues. Je trouvais ça magnifique. Des vieux en forme et de bonne humeur.

Mon plus grand choc culturel, jusqu’ici, en Allemagne comme aux Pays-Bas, c’est le vélo. Fahrrad. Fiets. La suite sera sans doute plus difficile pour moi, après avoir commencé mon périple dans ces deux pays où les aménagements cyclistes sont, pour ainsi dire, partout. Je parle d’un choc culturel parce que c’est bien d’une culture qu’il est question. Du rapport de la société au vélo. Il faut le voir et le vivre pour le comprendre, sans doute. En Allemagne et aux Pays-Bas, c’est tellement normal de se déplacer sur deux roues qu’on n’a pas besoin d’en faire grand cas, de s’en vanter, d’en faire une marque de commerce. Être cycliste n’est pas une étiquette. Ça fait partie de l’identité collective. Surtout aux Pays-Bas. Il y a des vélos partout. Des garages et des stationnements de vélos, des racks à profusion, des vélos accrochés au « mobilier urbain » sans que les propriétaires aient à payer de contravention ou à se faire confisquer leur vélo. Le rapport à l’objet semble aussi différent. La plupart des vélos urbains se ressemblent et ont une apparence plutôt neutre. Il y en a bien sûr de toutes les sortes, comme il y a des gens de tous les âges et de tous les styles qui font de la bicyclette leur moyen de transport principal. À Amsterdam en tout cas, on ne sent pas cette animosité entre automobilistes et cyclistes à tous les coins de rue. Dorothée, une Néerlandaise d’une cinquantaine d’années à qui je tentais d’expliquer les luttes cyclistes existant dans mon pays, m’a regardée très sérieusement en me disant : « Ici, les cyclistes ont des droits. »

Aux Pays-Bas, où il pleut un peu ou beaucoup chaque jour depuis que j’ai passé la frontière, la pluie ne semble pas trop importuner les cyclistes. Certains se promènent avec leur poncho de pluie ou leur imperméable. D’autres fendent calmement la pluie comme si de rien n’était. Certains tiennent leur parapluie d’une main, tout en tenant leur guidon de l’autre. C’est beau et poétique de les regarder aller.

***

Après le découragement et la solitude de Groningen, le vent a tourné (mais au sens figuré du terme seulement). Je me sentais prête à affronter les intempéries jusqu’à Amsterdam, que j’ai mis trois jours à atteindre après avoir trouvé le moyen de raccourcir mon itinéraire. Je n’ai finalement pas eu à subir le déluge annoncé. À Amsterdam, vendredi, on n’avait pas vu autant de pluie depuis longtemps, dit-on. Moi, j’étais de l’autre côté des lacs (IJsselmeer / Markermeer), je n’ai eu que quelques kilomètres à parcourir sous la pluie (mais quelle pluie!). J’étais contente de pédaler cette journée-là plutôt que de prendre un train, comme je l’avais pensé, parce que je voulais avoir tout roulé jusqu’à Amsterdam. De Stavoren à Enkhuizen, j’ai toutefois pris un traversier, ce qui m’a sauvé quelques kilomètres, mais contrairement au train, ça ne me donnait pas le sentiment de tricher… À Enkhuizen, dernière nuit avant l’arrêt à Amsterdam, j’ai installé ma tente dans plusieurs centimètres d’eau, mais ce n’était pas grave, le lendemain je dormirais dans un lit. De gentils campeurs néerlandais ont gentiment déployé le toit rétractable de leur roulotte pour protéger ma tente de la pluie qui tombait à grosses gouttes de ce côté de la rive. Ils m’ont offert soupe chaude et chocolat chaud. Tellement apprécié, après avoir monté ma tente dans l’inconfort, les deux pieds dans l’eau.  C’était la première fois qu’ils faisaient un voyage de ce type (type VR), m’ont-ils dit. Normalement, ils passent leurs vacances à vélo…

Je suis arrivée à Amsterdam par un jour ensoleillé, gris et ensoleillé. Il n’y a pas un jour, depuis que je suis aux Pays-Bas, où le temps n’a pas changé mille fois. Mais il faisait soleil à mon arrivée en ville. Et il faisait soleil quand, deux heures après mon arrivée, j’ai revu pour la première fois David, cet ami rencontré treize ans plus tôt en Bolivie.

J’étais arrivée à temps au rendez-vous.

***

J’avais choisi l’Allemagne comme point de départ. Un peu au hasard, je disais. L’idée était d’abord de partir d’Amsterdam, où je souhaitais aller visiter ce vieil ami, puis je me suis dit que je préférais être déjà partie avant d’y arriver. J’ai regardé sur une carte ce qu’il y avait autour. Il y avait l’Allemagne. L’Allemagne n’était donc dans ma tête qu’un passage vers Amsterdam. Mais elle a été tellement plus que ça. Je ne m’attendais à rien. Mais en quelques semaines, j’ai vécu tellement de choses. Les émois du départ, les émerveillements, les découvertes, les rencontres, toute une suite de premières fois.

À Groningen, en deuil de l’Allemagne et dans le découragement, j’ai voulu prendre force. J’ai pensé à mon voyage. À ce que je ne voulais pas qu’il soit, entre autres. Une course.

***

À Amsterdam maintenant depuis samedi, je me sens un peu arrivée au terme d’une course. Une course qui en aura valu la peine, mais qui m’aura fait comprendre à quel point j’ai encore beaucoup à apprendre dans l’art de prendre mon temps et de m’arrêter. L’arrêt me fait du bien. Mon arrivée à Amsterdam aura marqué la fin d’une étape, d’un passage.

Le premier voyage a pris fin. Tout reste encore à venir, à apprendre.

Je reprendrai la route jeudi matin.

Vélo retrouvé et autres histoires d’avant le départ

*Note : Je ne pensais pas écrire sur mes frustrations aéroportuaires, me disant que ce serait plutôt inintéressant pour les lecteurs, mais une amie m’a convaincue que c’était bien d’évacuer tout ça… Désolée si c’est un peu long.

Vélo perdu, vélo attendu

Je suis arrivée à Berlin le mardi 22 août, sans mon vélo. J’ai rempli un papier pour signaler son absence. Une dame l’a regardé, l’a pris, sans même me poser de questions sur les informations qui y manquaient (ex. : mon adresse à Berlin) et m’a dit : « We’ll write you an email. » Je lui ai dit que j’avais des questions. Elle m’a ignorée. J’ai attendu que l’autre dame vienne enfin vers moi, mais rappelez-vous, j’étais invisible cette journée-là et en plus de me faire dépasser par tout le monde, les deux dames semblaient complètement faire fi de mon existence. Quand la deuxième dame s’est enfin adressée à moi, je lui ai dit que j’avais indiqué le numéro de téléphone de la personne chez qui j’allais habiter, que ce n’était pas le mien. C’était même écrit sur le papier : « not mine ». Elle m’a dit qu’on allait de toute façon m’envoyer un courriel dans la journée. Elle m’a demandé le coupon du bagage manquant. Je ne savais pas c’était lequel des deux, comme j’avais déballé mes sacs et qu’un employé de l’aéroport m’avait offert d’aller jeter le saranwrap sur lequel se trouvait le numéro de mon bagage récupéré. Dans la case prévue à cet effet, la dame a donc écrit les deux numéros de bagages, même si je lui avais fait comprendre qu’il en manquait seulement un des deux. J’ai noté qu’elle n’avait même pas écrit un « ou » entre les deux numéros. Elle n’agissait pas tant comme si tout était sous contrôle que comme si elle avait hâte de finir son shift. Je lui ai dit que je n’avais pas inscrit l’adresse parce que je ne la connaissais pas encore. Elle m’a répondu encore que j’allais recevoir un courriel dans la journée et qu’à ce moment, j’allais pouvoir laisser mon adresse, de façon à ce qu’on puisse me livrer mon vélo.

Mardi soir, pas de nouvelles. Mercredi avant-midi, pas de nouvelles. En fait, le courriel n’est jamais venu. Mercredi en fin d’après-midi, Martina, mon hôtesse, m’écrit pour me dire que l’aéroport lui a téléphoné (euh… n’étaient-on pas censé m’écrire à moi, comme on me l’avait répété à peu près dix fois la veille, comme une machine : « We’ll write you an email. »?) et que JE dois aller chercher mon vélo MOI-MÊME à l’aéroport, au même endroit où j’ai rempli le formulaire de perte de bagages, et ce, le plus rapidement possible, parce qu’ils n’ont pas beaucoup d’espace. Elle me dit aussi qu’ils n’ont pas trouvé encore le deuxième bagage que j’ai déclaré avoir perdu (!). Martina me conseille d’aller tôt à l’aéroport le lendemain. Je suis un peu frustrée, mais je me dis que je vais y aller tout de même et demander une compensation du fait qu’on était censé me le livrer. Simple.

Le lendemain matin, Martina, qui a dormi ailleurs la veille, m’écrit pour me dire qu’elle a téléphoné à l’aéroport pour demander la livraison. On lui a dit ok. On lui a dit aussi qu’on l’appellerait pour lui dire quand on livrerait. Je dois rester à l’appartement pour attendre mon vélo. Il fait beau à Berlin, j’aurais envie d’en profiter, mais je dois patienter. Martina me dit quand même de profiter de l’avant-midi, moment improbable de livraison, pour aller chercher à son travail une enveloppe à mon nom contenant un papier que je dois aller porter au bureau de poste si je veux avoir le droit d’utiliser une carte SIM sur le territoire de l’Union européenne (compliqué). Je vais donc pouvoir utiliser mon téléphone (pour pouvoir appeler moi-même l’aéroport, par exemple), un dossier de réglé. Sauf que Martina oublie de me donner la carte SIM qu’elle a achetée pour moi. Je dois donc attendre son retour pour pouvoir l’avoir. Vers 18h30, me dit-elle.

À partir de 12 h, j’attends mon vélo. J’attends toute la journée. Je sors pour manger quelque chose de l’autre côté de la rue et je suis stressée parce que j’ai peur que le vélo soit livré pendant mon absence. Je retourne donc manger à la maison. J’attends. J’attends. J’attends le courriel de Martina me disant quand on va livrer. J’attends mon vélo. J’attends et je passe finalement ma journée devant l’ordinateur à faire des recherches d’itinéraires, de cartes, etc. et à perdre un peu mon temps en vaine navigation.

19h30, rien. Pas de nouvelle de Martina (qui ne rentrera finalement pas), ni de mon vélo. Pas de trace non plus de la carte SIM qui me permettrait d’appeler. Je suis frustrée de n’avoir aucun contrôle sur la situation, de ne pas pouvoir m’exprimer moi-même auprès de l’aéroport. J’ai bien appeler, mais en voulant utiliser un téléphone public, quand j’ai composé le numéro, il est apparu sur l’afficheur : 15 euros (il s’agissait pourtant d’un appel local). J’ai immédiatement raccroché, un peu paniquée. En allant voir mon relevé de compte, j’ai pu constater qu’on m’avait chargé 22,15$ pour mon « appel »! Plus de 24 heures plus tard, on ne me l’a toujours pas crédité.

Ayant le sentiment d’avoir perdu ma journée, je décide de sortir. Je me dirige vers le Street food market, un événement très trendy n’ayant rien à voir avec la réelle bouffe de rue (c’est même pas dans la rue!). En chemin, dans l’autobus, je commence à parler à une Allemande pour m’assurer que je vais dans la bonne direction. Elle s’en va là-bas aussi, donc je la suis. On parle jusque là, et je me dis qu’enfin, je parle à quelqu’un. Une fois sur place, elle me fait comprendre qu’elle attend des amis. Je ne me sens pas bienvenue, alors je fais mon propre chemin dans cette foire où s’observe la présence de plusieurs touristes enthousiastes. C’est bondé, plutôt cher pour ce que c’est, je n’apprécie pas vraiment. Je rentre à la maison, tout à coup stressée de peur qu’on soit venu porter mon vélo en mon absence. Jamais tranquille, bref, dans la situation.

J’ai la ferme intention de me lever tôt le lendemain matin pour aller moi-même à l’aéroport. Pas question que je perde une autre journée à ne rien faire quand il fait si beau dehors. Martina me récrit pour me dire qu’elle téléphonera à l’aéroport le lendemain matin pour demander qu’on livre mon vélo le plus rapidement possible. Je lui réponds que non, que j’irai moi-même.

Je veux profiter de Berlin, mais aussi, je veux mon vélo. Tant que je ne l’ai pas, c’est comme si mon projet m’est abstrait. Mais aussi, j’ai horreur de ne pas avoir de contrôle dans ce genre de situation. D’être là à ne pouvoir rien faire, rien dire, à subir la situation, à rester immobile en attendant que d’autres règlent le dossier entre eux, à ma place. Et puis je suis vraiment fâchée du déroulement des choses. Ça s’annonçait si simple. De ma zénitude du début, à l’aéroport, je suis passée à la colère.

Et c’est avec cette colère que j’arrive à l’aéroport le lendemain. Je me présente à l’endroit où on m’avait indiqué d’aller. C’est fermé. Il n’y a personne. Je perds patience. On m’envoie par ci et par là, je me demande de plus en plus si je ne me suis pas présentée pour rien. Me voilà finalement au comptoir AHS (Aviation Handling Service) Lost & Found, où j’explique ma situation (pour la quatrième fois depuis que je suis arrivée à l’aéroport) à une dame. Je ne suis pas des plus calmes, mais je ne suis pas agressive non plus et je suis plutôt émotive. Je lui explique la situation. Ce que j’avais écrit dans le formulaire que j’avais rempli, ce qu’on m’avait dit qu’on ferait (m’écrire un courriel), le fait qu’on me demande d’aller chercher moi-même mon vélo alors qu’on m’avait dit qu’il serait livré, la livraison négociée par la suite qui n’a pas eu lieu, etc. Elle me dit qu’elle n’est pas responsable de ce genre de dossiers, me fait attendre un peu et me fait revenir pour que sa collègue (à qui elle a tout expliqué, mais tout croche) s’occupe de mon cas. Et la suite est surréelle. La collègue en question n’a rien de « friendly », comme indique le site web d’AHS à propos de son personnel (voir plus bas). Elle est froide, bête et vraiment pas gentille. Elle me dit que j’ai déclaré avoir perdu deux bagages, pas un seul, et que seul mon vélo est arrivé, pas l’autre bagage. Je lui dis que non, j’en ai déclaré un seul, sauf que je ne savais auquel de mes deux coupons il correspondait. Je lui dis que je l’avais précisé à sa collègue. Mais c’est de ma faute. Il ne fallait pas que je déclare deux bagages perdus. Elle me dit que le vélo est censé être livré dans la journée. Je lui réponds que j’ai attendu la veille toute la journée qu’il soit livré et que je n’ai pas de deuxième journée à perdre. Elle dit que c’est de ma faute, qu’ils ont appelé la veille pour livrer mais que ça ne répondait pas. Martina m’a pourtant assuré n’avoir reçu aucun appel de l’aéroport. Je m’impatiente (tout en restant polie), je lui dis que je veux mon vélo. Elle s’informe, tout en me fusillant du regard, comme si j’étais une parfaite cinglée. Elle me dit que mon vélo sera là dans dix minutes et me prie de m’asseoir (et surtout, de m’éloigner d’elle, comme si j’allais lui sauter en plein visage). Je suis exaspérée, exténuée et me sens extrêmement irritée de m’être fait parler comme elle l’a fait. Je pleure, parce que c’est comme ça que mon impuissance et ma colère se manifestent. Je me calme. Je retourne au comptoir pour poser une question. La première dame me dit d’aller m’asseoir, que mon vélo va arriver. Je dis calmement que ce n’est pas ça, que je veux juste poser une question. Elle me répète d’aller m’asseoir. Je répète (toujours très calmement) que j’ai une question à poser. La deuxième dame (la vraiment pas sympathique) se met à crier après moi pour me dire d’aller m’asseoir, de me la fermer en attendant que mon vélo arrive. Je répète que je veux poser une simple question (qui n’a rien à voir avec mon attente du vélo) et elle crie encore après moi. Je persiste. Ce que je veux savoir, en fait, c’est si c’est à des employées de l’aéroport ou de la compagnie aérienne que je me suis adressée au moment de remplir mon formulaire de perte de bagages. Bref, je veux savoir à qui me plaindre et à qui demander un dédommagement. Mais elle ne me répond pas, me gueule après et s’en va. La première dame est partie aussi. Reste un homme, qui n’était pas là avant, qui me dit aussi de retourner m’asseoir. Je lui dis que je veux poser une question. Il finit par m’écouter. Il me dit ensuite, de façon plutôt agressive – ou, dit autrement, en criant – que ce qui arrive, ce n’est pas la faute des employées, mais de ma faute! C’est de ma faute parce que je n’ai pas laissé d’adresse. Je n’avais qu’à laisser une adresse.

J’éclate.

Leçon à tirer de tout ça : ça ne sert à rien de vouloir faire en sorte de rendre claires les zones d’ambigüité quand on remplit un formulaire de perte de bagages, parce que de toute façon, on fait juste semblant de nous écouter et on nous dit n’importe quoi.

Extrait du site Web de AHS

Lost luggage is a nightmare for any passenger.

Should this situation occur, however, the friendly and specially-trained staff from AHS Lost & Found ensure that lost luggage is returned to its owner as soon as possible.

Our cooperation with various couriers and taxi companies as well as assistance from the global search network « Worldtracer » guarantee a speedy delivery.

Enfin mon vélo!

Le vélo finit par arriver, après 72 heures. Enfin! J’ai les yeux encore tout rouges d’avoir pleuré mon impuissance et mon exaspération, mais mon cœur est rempli de soulagement et de joie J. Je sors de l’aéroport avec ma grosse boite. Je m’installe quelque part pour remonter mon vélo : le guidon, le garde-boue, le porte-bagages et la roue avant, les pédales. Je commence par le guidon. J’y avais tracé des repères rouges avant de partir pour pouvoir le replacer dans la bonne position. Sauf qu’en suivant les repères, je trouve que mon guidon n’est pas dans une position habituelle. C’est alors que surgit Sven, un Allemand qui m’avait vue faire de loin. Il s’approche et me fait remarquer qu’avant de réinstaller mon guidon, je dois tourner ma fourche pour qu’elle soit dans le bon sens! J’ai l’air un peu folle, il trouve ça drôle je pense, mais j’accepte son aide avec joie. Quand Sven court prendre son avion, il me reste les pédales à installer et les pneus à regonfler. Pour les pédales, c’est facile. Pour les pneus, ça l’est aussi en principe. Mais au moment d’utiliser ma pompe pour la première fois, je me rends compte qu’il manque l’embout me permettant de gonfler mes pneus. Je m’en veux, parce que j’ai laissé à Montréal un petit sac avec des embouts différents, pensant qu’il s’agissait d’embouts additionnels pour d’autres usages. Je me dis que j’irai dans un magasin de vélo pour trouver la pièce manquante. Mais en attendant, je dois rentrer en train à la maison, les pneus dégonflés parce que je ne trouve pas d’endroit pour les gonfler à l’aéroport. Une chance que Sven est parti avant de voir ça!

 

En rentrant, je fais mes recherches pour les magasins de vélo. J’habite au Bornholmer Straße 1, et l’adresse du magasin de vélo le plus près est le Bornholmer Straße 91. Je me dis qu’à pied, ça ne devrait pas être très long. Je marche un bon kilomètre et je suis juste rendue au numéro 18. Je décide donc de prendre le tram. Sauf que la rue Bornholmer change de nom à partir de 54, je pense. Je rebrousse donc chemin, pour me rendre compte que les numéros font une boucle. Ça commence à 55 de l’autre côté de la rue, et à mesure que je reviens sur mes pas, ça monte. Tout ça pour me rendre compte que de là où j’habitais, je n’avais qu’à traverser la rue pour arriver à destination! Ayayaye! Et moi qui avais si hâte de me poser un peu après ma visite éprouvante à l’aéroport de Schönefeld, je viens de perdre une bonne heure de repos… Je ne trouve pas ce que je cherche audit magasin de vélo, donc je retourne chercher des adresses sur Internet. Je cours prendre le tram pour aller à un autre magasin, question de revenir à temps pour la visite éclair de Martina, qui part pour la fin de semaine. J’arrive au magasin de vélo. J’explique ma situation au vendeur, qui me dit qu’il ne manque pas de pièce à ma pompe. Que j’avais juste à dévisser une des pièces déjà présentes et à la retourner de bord. J’ai l’air folle pour une deuxième fois dans la même journée! Mais je le prends en riant, en me disant que c’est une excellente façon d’apprendre comment fonctionnent les choses. Sauf qu’avec tout ça, ça fait une deuxième heure de perdue. Ce qui fait qu’encore je cours, je cours…

J’arrive à temps pour voir Martina. Je lui dis que j’ai peut-être trouvé une autre place pour la nuit, comme elle part pour la fin de semaine. Elle m’avait déjà écrit la veille au soir pour me dire que je pouvais rester quand même, mais j’avais déjà entrepris des démarches auprès de quelqu’un d’autre sur le site de Warmshowers. J’aurais pu rester chez elle. Les choses auraient été drôlement plus simples. Mais je décide d’aller à l’autre place, parce que j’ai envie de tester mon vélo en roulant jusque là (environ 10 km plus loin), mais aussi, parce que j’ai envie de voir et de vivre autre chose après l’interminable attente qui m’a clouée sur place pendant trop longtemps et parce que j’ai besoin de parler à des gens, d’avoir quelques conseils de vélo pour l’Europe. La perspective de passer une autre soirée seule à arpenter les rues de Berlin ou à rester à la maison ne m’enchante pas beaucoup. J’ai besoin d’aller de l’avant.

Alors je pars à la rencontre de Mark, qui me prêtera un petit appartement dans Charlottenburg. Je prévois être là vers 20h15. Mais les choses se passent autrement. D’abord, il me faut descendre mon vélo et mes cinq sacs, et ce, de quatre étages. À la fin de l’opération, j’ai très chaud. J’installe le tout sur mon vélo. En m’accroupissant pour fixer quelque chose, j’entends un gros « crack ». Moi qui venais de redécouvrir mes bons vieux pantalons gris et qui étais si fière de les avoir trainés dans mes bagages parce qu’ils étaient donc beaux et pratiques… Je les savais sur leur fin, mais je ne pensais pas qu’ils craqueraient si vite… Je vais devoir les réparer, éventuellement.

J’embarque (enfin!) sur mon vélo, un gros trou dans l’entrejambe (pas moyen de me changer). C’est lourd et aux premiers coups de pédales, je me sens un peu instable. Mais ça se place rapidement. Et c’est super Berlin, pour le vélo. Il y a des vélos partout. Ça fait partie de la ville. Le soir tombe, mais je n’ai jamais peur, parce qu’il y a des voies cyclables à peu près partout et qu’il n’existe pas cette impatience partagée entre piétons, cyclistes, automobilistes et chauffeurs d’autobus / de tram. Aussi, je n’ai presque pas vu de camion dans les rues de la ville. Montréal aurait sans doute beaucoup de leçons à tirer d’une ville comme Berlin en termes de sécurité routière et d’aménagements urbains.

En chemin vers Charlottenburg, je perds les indications que j’avais sur mon téléphone, comme j’avais, par inadvertance, fermé la page où elles se trouvaient. Je ne pensais pas que ça allait disparaitre, mais je n’avais pas de connexion, donc… D’ailleurs, je ne comprends toujours pas comment utiliser intelligemment ces téléphones que l’on dit intelligents. J’ai passé beaucoup de temps à essayer de comprendre…

Bref, je suis un peu mal prise quand, à mi-chemin, je ne sais plus du tout où je suis ni où je m’en vais. J’arrête deux passants. Je leur demande des indications. Un des deux fait mieux. Il me donne accès à son HotSpot (évidemment, je ne savais pas ce que c’était), me fait entrer l’adresse dans Google Maps et active mon GPS. J’ai encore des croutes à manger pour comprendre le fonctionnement d’un téléphone, mais comme je me rends compte que ça peut m’être vachement utile en vélo, je crois que je vais devoir manger beaucoup de croutes dans les prochains jours.

J’arrive à destination vers 21h, après m’être un peu perdue dans une zone de travaux. Mark, un homme d’une soixantaine d’années, m’accueille avec calme et gentillesse, après m’avoir attendue avec patience. On va ranger mon vélo, puis on monte mes bagages à l’appartement (modeste selon lui, mais ça dépend du point de vue). Mark me propose de me joindre à lui et à « his partner » (que j’imagine à tort être une femme) pour le souper, partenaire qui l’appelle d’ailleurs pour lui signaler son impatience de le voir arriver. Je me sens un peu mal de mon grand retard et je m’en excuse. Il me dit d’aller les rejoindre au restaurant grec juste à côté quand je serai prête. Ce que je fais cinq minutes plus tard. Sur la terrasse du restaurant, je rencontre Bernhard et les deux chiens du couple. Je suis tellement contente d’avoir enfin l’occasion de discuter! Je suis souriante et enthousiaste. Sauf que manifestement, Bernhard, homme d’affaires bien nanti aux opinions de droite, ne m’apprécie pas beaucoup. Est-ce à cause de mon retard? De mon look? Ce qui s’annonçait au début du souper être une soirée intéressante tourne un peu au vinaigre quand je me vois jugée / attaquée par Bernhard sur mon manque de planification (par rapport à mon itinéraire), sur mes opinions non fondées, sur mon manque d’arguments, sur mon idéalisme, sur le fait même de partir en voyage pendant 10 mois (et de ne pas, pendant mon absence, apporter ma contribution à mon pays en termes d’impôts et de productivité), sur le fait que je suis indépendantiste, sur le fait que mon anglais est pauvre et que je ne connais pas l’allemand, et j’en passe. Il me questionne beaucoup pendant la soirée, et chacune de mes réponses devient une arme contre moi par la sutie. Il m’attaque directement : you are… you are… Je lui demande calmement pourquoi il m’attaque de la sorte, pendant que Mark le somme d’arrêter, de ne pas recommencer, comme si ce n’était pas la première fois que ça arrivait. Mark finit par le convaincre de retourner à la maison. Je ne pleure pas, mais je passe proche. Je suis plus affectée, on dirait, par la pauvreté effective de mon anglais (tellement rouillé), qui ne m’a pas permis de lui répondre comme j’aurais voulu lui répondre. Je me sentais un peu sans défense. Mark reste très gentil avec moi, me donne quelques conseils vélo / téléphone fort utiles et quelques adresses où aller le lendemain pour mieux planifier ma route et paie même mon repas. Et je vais me coucher.

Je me suis demandé si j’avais une leçon à tirer de ma soirée. N’aurais-je pas dû prendre les choses plus tranquillement, et rester simplement chez Martina, dont le si bel appartement boisé et ensoleillé et le quartier (Prenzlauer) me parlaient beaucoup plus? Je n’étais pas obligée de me donner toute cette peine, mais je l’ai fait… Pourquoi? C’est tellement moi…

Mais je pense que j’ai bien fait, ne serait-ce que pour le test du vélo et du téléphone, et les conseils que j’ai pu recevoir. Aussi, j’ai pu voir une autre partie de Berlin, que je n’aurais pas vue autrement, même si c’est moins mon genre de fréquenter les boutiques de Chanel, de Louis Vuitton et de Giorgio Armani.

Je ne suis pas partie aujourd’hui, comme je l’avais espéré, parce que j’avais des trucs à régler ici.

Je pars demain de bon matin et j’ai plus que hâte. Je n’en peux plus de la ville. Pas que je n’aime pas Berlin… je pense que c’est une ville vraiment intéressante, malgré le peu que j’en ai vu et connu. J’ai juste hâte que le voyage sur deux roues commence enfin.

Dormir

Jusqu’à ce que l’avion décolle, le 21 août à 20h35 (avec 45 minutes de retard, sans quoi je serais passée près de manquer mon avion), j’aurai été à la course. Moi qui avais naïvement rêvé que mes bagages seraient prêts, ou presque prêts, une ou deux semaines avant mon départ, je me suis fait rattraper par moi-même.

Taxi vers l’aéroport. J’ai déjà procédé à l’enregistrement en ligne, donc arriver avec deux heures et demie d’avance plutôt que trois, ça devrait aller… Je devrais même avoir le temps de m’asseoir une bonne heure et demie avant l’embarquement, prendre le temps de m’arrêter enfin, de fermer les yeux et de réaliser peut-être un peu que je m’en vais, chose que je n’ai pas encore eu le temps de faire. Je rêve de cet instant où je m’assoirai. Un instant à moi avant l’embarquement, après le tourbillon des derniers jours et des dernières semaines, ça me semble important.

Arrivée à l’aéroport avec mon vélo en boite, mes quatre sacoches et mon cinquième sac (contenant notamment ma tente). Je me dirige vers le comptoir de ma compagnie aérienne pour enregistrer mes bagages. Une gentille dame me dit qu’il me faut mettre les quatre sacs que je n’emporte pas en cabine dans un grand sac de plastique, et qu’il vaut mieux faire emballer le sac pour plus de sécurité. Elle me dit de revenir la voir après. Je passe le détail de notre échange, à la suite duquel je me suis vue, avant l’emballage, faire des transferts de sac à sac, pour être certaine de bien respecter les règles de la compagnie aérienne (dimensions, poids). Après l’emballage, je retourne au comptoir, enfin. Une nouvelle dame me demande si j’ai du stock de camping dans mon sac. Je lui réponds que oui et je lui dis quoi. Elle me répond que même si ma bouteille de gaz à réchaud est vide, je dois la sortir de mes bagages si elle n’est pas neuve. Je capote. Mes bagages viennent d’être emballés au saranwrap. Je dois tout défaire pour aller sortir ladite bouteille. Je me demande en rageant pas mal pourquoi la première dame ne m’a pas posé la question avant que j’aille tout faire emballer (je sais, je sais, j’aurais dû vérifier moi-même avant de partir). Opération complétée, je dois aller porter mes bagages dans la section « bagages hors dimensions ». Là, on me dit qu’on doit ouvrir ma boite à vélo parce qu’elle ne rentre pas dans la machine à détecter les substances et objets interdits. Je capote. L’embarquement est prévu 20 minutes plus tard, je ne suis toujours pas passée à la sécurité. Je pensais qu’ils allaient tout sortir de la boite… J’ai paniqué pour rien, ils ont simplement ouvert la boite pour en vérifier le contenu.

Je cours à la sécurité, bravant la cohue. On dirait que je dois parcourir des kilomètres avant d’y arriver (le système de lignes d’attente est vraiment mal foutu). Je finis par passer. Je dois tout sortir de ma sacoche ultra pleine et tout y remettre avant de courir à ma porte d’embarquement. Là, je constate le retard providentiel de l’opération. Je demande à des gens s’ils savent si un repas est prévu dans l’avion. « En payant », me dit-on. Je meurs de faim. Je cours m’acheter quelque chose avant l’embarquement. Je dois attendre 10 ou 15 minutes tellement la file avance lentement, non sans une certaine panique. J’ai juste envie de m’arrêter. Je suis fatiguée de courir. Il y a tellement de monde et tout le monde m’énerve!

Enfin, l’embarquement. Je suis épuisée. Je veux écrire, mais je n’ai aucune force. J’écoute un peu de musique et je pleure. Je m’en vais. Et j’entrevois à peine ce que ça veut dire.

L’avion décolle. Cinq, dix minutes plus tard, je dois déjà dormir, musique dans les oreilles. Je dors une bonne partie du premier vol, par intermittence. Correspondance à Reykjavik. Comme le premier vol a du retard, je dois courir (encore) pour embarquer dans le second avion, où la plupart des passagers sont déjà embarqués. Je ne prends pas le temps d’aller à la toilette, ni de manger ou de boire quelque chose. Avoir su. Je suis épuisée, encore. Je dis à la dame à côté de moi de me réveiller quand les hôtesses passeront vendre la nourriture dans l’allée. Je m’endors et je dors dur. Mais la dame finit par réussir à me réveiller. Je suis un peu perdue quand je commande mon sandwich. Un sandwich ultra cher et pas très bon. On me propose d’acheter une bouteille d’eau, au cout de 3,99 €. Je refuse, même si je me sens complètement déshydratée. Je dors pendant presque tout le vol.

J’arrive à Berlin. Je suis heureuse de voir mon bagage sortir dans les premiers et de pouvoir le récupérer rapidement. J’attends mon vélo dans la section des bagages hors dimension. Il ne vient pas. Je vais remplir un formulaire. Je me fais dépasser par une horde de passagers paniqués. Moi, je suis zen, je me dis que c’est surement plus simple… Je n’ai plus à me demander ce qui est le mieux : déballer et remonter mon vélo, ou pas… Mais les touristes énervés qui me dépassent m’agressent. Je me sens invisible. Je suis là à attendre, et aucune des deux dames ne m’adresse la parole. Une des deux finit par le faire. Elle prend mon formulaire rempli sans prendre le temps de répondre à mes questions. Elle me dit, dans son anglais approximatif : « On vous enverra un courriel. » Je lui fais savoir que j’ai des questions. Elle ne m’écoute pas et s’en va. J’attends que l’autre dame me réponde. Elle passe tout le monde avant moi. Je suis la dernière. J’ai hâte de sortir de là.

Une fois sortie, je me dirige avec mes cinq sacs vers les taxis. Je m’informe du tarif : 40 ou 45 €. C’est hors de prix. Je décide de prendre le train, en trainant sur mes pauvres épaules ma maison des dix prochains mois. C’est lourd et peu commode. J’aurai littéralement pris la mesure de ce que mon vélo aura à transporter dans les prochains mois (et par conséquent, de ce que j’aurai à trainer… j’y penserai sans doute souvent dans les côtes…). La dame qui a gentiment accepté de m’accueillir m’a laissé les indications pour me rendre à son travail. Elle me dit de prendre le RB14 et d’arrêter à la « Main station ». Sauf qu’aucune station ne porte ce nom. Je m’informe. Une personne me dit que ce doit être la station Alexanderplatz. J’y débarque. Je m’informe une nouvelle fois. C’est plutôt trois stations plus loin (Hauptbahnof). Je rembarque dans le train. Une fois sortie à la bonne station, le défi est de marcher jusqu’au travail de Martina. Je ne sais pas comment je fais pour y arriver. C’est tellement lourd! Martina m’explique comment me rendre chez elle. Ça me semble extrêmement compliqué, sans doute juste à cause des noms que je ne connais pas. Il faut dire aussi que je n’ai aucun guide, aucune carte avec moi. Aucune vue d’ensemble de Berlin. Mais c’est finalement assez simple, sauf le déplacement avec mes cinq sacs… Entrer et sortir du tram, traverser les rues, monter les 88 marches (je les ai comptées) jusque chez Martina, au quatrième étage… J’ai mal partout. J’ai faim et j’ai soif.

Martina a déjà voyagé seule à vélo pendant un an, est déjà partie aussi avec tout son bagage… Elle comprend donc que j’ai besoin de temps pour me reposer. Elle m’offre le lieu et le temps pour le faire. J’arrive chez elle. Je me décharge, enfin! J’ai des douleurs bizarres partout dans le corps. Je prends une douche. Je fais une courte sieste en me disant que je vais sortir après manger quelque chose. Finalement, Martina revient et je lui dis que je vais faire une autre sieste avant de sortir. Je ne me sens pas bien. Il est 18h30. Je m’endors. Quand je me réveille, c’est la nuit. Je regarde ma montre en pensant qu’il doit bien être 3 heures du matin. Mais il est juste… 21h30! Je navigue un peu sur Internet, puis je lis. Une ou deux heures plus tard, je me rendors. Jusqu’au matin.

Je n’ai jamais dormi autant (ni aussi dur, je pense) dans les derniers mois. Il était surement temps que je le fasse. Il faut que je me fasse des réserves d’énergie avant le grand départ sur deux roues. Mais avant le départ, évidemment, il va falloir que le vélo arrive à bon port. Toujours pas de nouvelles. Je suis un peu moins zen qu’hier. Mais je le suis encore un peu, quand même.

En attendant, je pars me promener dans Berlin.

La suite sera, je l’espère, un peu plus lyrique.

 

De la brume et des bécasseaux

22 août 2016

Je suis arrivée à Longue-Pointe-de-Mingan en même temps que des nuages de brume se déposaient sur la route, sur les rivages, sur l’eau. Je n’avais pas encore connu cette brume lumineuse de la Côte-Nord, au-dessus de laquelle le soleil continue de briller. J’avançais à travers un voile vaporeux, dans un temps aussi beau que celui qui permet les arcs-en-ciel. Je me sentais comme s’il ne pouvait pas y avoir plus grande beauté pour marquer mon retour en Minganie. J’ai laissé mon covoitureur au camping et j’ai roulé quelques kilomètres de plus, vers la maison que l’on me prêtait pour mon séjour ici. J’allais découvrir, quelques minutes plus tard, une belle maison blanc et rouge située sur le bord de l’eau, juste en face de l’ile du Havre de Mingan (une des deux seules iles privées de l’archipel, à vendre semble-t-il), qui allait être le décor d’un rêve étrange que j’ai fait il y a deux nuits. J’étais dans un Dodge Caravan bleu métallique, j’arrivais à la maison et, voyant que je n’avais pas freiné à temps et que j’allais plonger dans l’eau, j’ai décidé d’accélérer de façon à me donner un élan assez puissant pour pouvoir atteindre l’ile en traversant, dans les airs, la distance qui m’en séparait. J’ai réussi. J’ai atterri de l’autre côté directement sur un chemin de terre, dans une pente assez prononcée. En haut de la pente, devant moi, il y avait quelqu’un sur un quatre-roues qui me regardait d’un air menaçant, défiant, comme si je n’avais pas le droit d’être là, en son territoire. J’ai à peine eu le temps de m’en rendre compte et d’avoir peur que j’ai réalisé que j’étais en plein milieu de la pente et que j’étais en train de reculer. Évidemment, je me suis réveillée avant de m’enfoncer dans la mer. Mais évidemment aussi, je n’aurais pas coulé à pic si je m’étais rendue jusqu’à l’eau : mon véhicule y aurait tout au plus trempé les orteils.

En arrivant à la maison, ce jour-là, vers 16 h, je suis tombée directement sur Ilya, le propriétaire, que je n’ai plus revu depuis, sauf de loin, le lendemain, lorsqu’il est revenu chercher son bateau de pêche, qu’il avait amarré juste devant; ce même bateau qui avait capté mon attention, la veille, perdu dans le brouillard. Je voulais prendre une photo, parce qu’un bateau dans la brume, c’est poétique. Mais je n’ai pas pu le faire sur le moment, comme Ilya, un sympathique roux chauve et barbu, venait s’enquérir de l’identité de la visiteuse que j’étais. Il n’habite pas la maison, il la loue et n’est pas forcément tenu au courant quand des bénévoles viennent s’y poser quelque temps. Il m’a parlé un peu, et comme il allait partir, il m’a offert deux « petites » morues fraichement pêchées (que j’ai dû apprendre – maladroitement – à découper moi-même en filets par la suite à l’aide du seul couteau coupant de la place : mon couteau suisse). Après son départ, j’ai voulu photographier le bateau, mais la brume était devenue si épaisse que je ne le voyais plus.

***

Au soir, je suis sortie pour observer le ciel. La lune, presque pleine, était si brillante que je voyais à peine les étoiles. La veille, la pleine lune, aperçue en fin de route, était sublime. Elle m’a fait réaliser qu’il ne s’était écoulé qu’un seul cycle lunaire entre ma première arrivée en Côte-Nord et ma deuxième. Et la première fois, j’étais loin de me douter qu’il y en aurait une deuxième, et aussi rapidement. C’est un peu la faute des bécasseaux. Ils m’ont fourni un prétexte que je n’espérais même pas pour revenir.

***

Je suis revenue ici parce qu’il le fallait. Parce que je le voulais. Parce qu’avec l’automne et le retour au travail reviendront peut-être les tempêtes et parce que ma quête de calme, qui dure encore, est plus nécessaire que jamais. Je veux déjà encore revenir ici, parce qu’après chaque jour je me dis que je peux aller plus loin. Je veux dire que chaque jour, ici, je sens que j’aimerais rester, connaitre davantage les lieux et les gens. J’ai souvent l’impression de trop rester à la surface des choses. Et ici, j’ai l’impression d’effleurer à peine ce qui pourrait devenir un grand amour. La Côte-Nord est belle. Je la connais si peu, mais elle m’attire irrésistiblement, plus peut-être que tout autre lieu où j’ai roulé ou posé les pieds. Et les attirances cosmiques, celles qui nous semblent inhérentes à soi en même temps qu’elles nous dépassent, ne s’expliquent pas toujours par des mots. Les mots sont parfois vains, traitres ou inutiles lorsque vient le temps de traduire nos élans, de justifier nos battements de cœur. Il arrive que mieux vaille le silence.

***

Mes nuits en camping me manquent un peu, malgré le confort de la maison. Il me manque d’entendre les bruits dehors. Le bruit de l’eau, du vent, des oiseaux. L’expérience est différente. Je passe moins de temps à regarder le ciel la nuit. Je me réveille le matin avec le nez bouché parce que l’air est trop sec. Je me perds plus facilement en distractions.

***

Tous les jours, depuis mon arrivée, la brume. Le matin surtout, au réveil. Le temps est alors toujours mystérieux et beau. Et on ne sait jamais quand on pourra de nouveau distinguer le contour des choses.

Ma première journée complète à Mingan aura été un mélange incertain de brume, de pluie, de nuages et de soleil. Vers la fin de l’après-midi, enfin un soleil qui reste. L’arrêt à la plage de Longue-Pointe, avec livre et cahier. Il était temps que je sorte. Je me sentais enfermée dans la maison, je ne tenais plus en place. Les grands espaces font tellement partie ici de l’identité des lieux que les murs sont parfois étouffants. Je paniquais un peu. Sur le bord de la mer, je me suis sentie respirer. Et j’ai pu observer dans le ciel (et entendre) quelques mariages d’oiseaux. Paix du moment.

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Mariage d’oiseaux

***

La brume encore, le lendemain. Rendez-vous à la marina de Havre-Saint-Pierre avec Yann et Christophe, les ornithologues, à 7 h 45. Ce matin-là, j’avançais sur la route comme dans un rêve (ou la façon dont on se représente le rêve), comme une flèche dans les nuages. Parfois, entre deux nuages, je tournais la tête pour regarder les paysages de chaque côté de moi, et me disais que ne pas pouvoir regarder longtemps et mieux était le principal désavantage de tenir le volant sur la sinueuse 138. Arrivée à la marina, le brouillard semblait vouloir se dissiper et laisser la place au soleil, jusque-là timide, dans un ciel dégagé. Mais en route vers Grande ile, au large, il était bien là, prégnant, en bouchons parfois si épais qu’on ne voyait plus rien. À un certain moment, j’ai fermé les yeux entre deux nappes, et en les rouvrant, j’ai eu le choc de voir tout blanc. Déstabilisant. Parfois, au loin, on distinguait des ombres dont on ne savait pas tout de suite si elles étaient les iles ou des nuages plus gris. C’était les iles. Premier arrêt à Niapiskau pour déposer un guide de Parcs Canada, puis un deuxième à Quarry pour en déposer un autre. Puis arrêt à Grande ile, où Maud, Thibaut (deux autres bénévoles) et moi allions passer la journée pour effectuer la capture des bécasseaux maubèches en compagnie de Yann et Christophe, arrivés avant nous sur l’ile avec tout le matériel.

Grande ile. Dans toute sa splendeur, sous le soleil matinal et pas dans la brume. À notre arrivée, la marée basse nous laissait voir une grande étendue de pierres, d’algues et de flaques d’eau, que nous avons dû traverser prudemment (c’était parfois glissant) avec tout le matériel jusqu’à temps d’atteindre le rivage rocailleux. C’était beau, sauvage, intact. Le côté de l’ile où nous étions est peu fréquenté par les touristes. Seuls des campeurs s’aventurent parfois à faire le tour de l’ile (qui nécessite, semble-t-il, une dizaine d’heures).

La capture des maubèches est plus difficile que celle des semipalmés et nécessite une plus grande préparation. Nous avons aidé Yann et Christophe à tout installer : le filet, les algues pour le camoufler, les canons allant projeter le filet lorsque ce serait le temps, etc. Puis, un peu plus haut sur le site, les cages de tissu où les oiseaux seraient déposés, les caisses contenant le matériel. Puis, encore un peu plus haut sur le site, nous avons mangé notre lunch tous ensemble tout en discutant, avant que Yann et Christophe nous laissent là avec leurs directives précises à suivre une fois que ce serait le temps de la mise à feu des canons. Tout devait aller très vite. 4, 3, 2, 1, feu! Courir le plus vite possible vers le filet en ramassant chacun au passage une panne à morues pour y déposer les oiseaux, aller se placer devant le filet et le soulever pour empêcher les oiseaux de se noyer, libérer les bécasseaux à croupions blancs et ne prendre que les maubèches…

Entre le diner et la mise à feu, il s’est peut-être écoulé deux heures. Deux heures passées au soleil à attendre en compagnie de grosses libellules noires, retirés dans un coin, à ne rien voir de ce qui se passait par en bas… Il fallait attendre la marée haute. Yann était parti se cacher quelque part avec sa longue vue pour guetter l’arrivée des bécasseaux, et lorsqu’il en apercevait quelque part, il donnait à Christophe, par walkie-talkie, des indications sur leur emplacement. Et Christophe, sur son zodiac, allait là où étaient les oiseaux pour les pousser à s’approcher du site où était caché le filet (c’est du moins ce que j’ai compris). Yann nous tenait informés par walkie-talkie des développements et devait donner à Maud le signal de la mise à feu, tout en nous avertissant un peu d’avance.

Rien ne garantissait la réussite de l’opération, la venue des bécasseaux maubèches sur le site. Ils se font plus rares cette année. Yann et Christophe n’avaient d’ailleurs réussi aucune capture des maubèches depuis le début de la saison, qu’une seule de semipalmés. Ils avaient manifesté plus tôt leur inquiétude en voyant rôder dans le coin un épervier, prédateur des bécasseaux (c’est la saison des rapaces qui commence). Durant la longue attente, d’après ce que nous entendions des communications entre les deux hommes, je m’étais un peu fait à l’idée qu’il n’y aurait pas de capture, que ça n’allait pas fonctionner mais ce n’était pas grave, ça faisait partie de l’expérience. Les opérations de capture ne réussissent pas toujours. Aux dernières informations, aucun oiseau sur le site. Puis un long silence.

Depuis le début de l’attente, je n’avais pas réussi à trouver une position confortable pour m’asseoir. Nous étions dans un coussin de camarine noire, d’airelle et de thé du Labrador (et de bien d’autres plantes que je ne sais pas encore nommer) rendant difficile toute posture assise. J’ai pris quelques photos de la fascinante flore boréale qui m’entourait, pour finalement m’étendre (c’était bien plus confortable). Maud et Thibaut ont fini par m’imiter… À cause de la chaleur, j’ai même enlevé mes bottes de pluie et mes bas. Nous n’attendions plus le signal quand il est arrivé, sans avertissement : 4, 3, 2, 1, feu! Deux secondes plus tard, Yann, s’impatientant, a recrié : feu! Il ne fallait surtout pas que les oiseaux aient le temps de s’envoler.

Une fois le filet déployé, l’urgence. Tout s’est passé très vite, comme il le fallait. Yann donnait les ordres en gueulant, nous nous exécutions, malgré nos craintes de débutants.

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Nous avons regagné Havre Saint-Pierre vers 20 h 30, après une très longue – et belle – journée. Il faisait déjà presque noir lorsque nous avons quitté Grande ile, après avoir travaillé sur 67 bécasseaux. Nous étions épuisés.

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Coucher de soleil à Grande ile

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Préparation au départ

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Le lendemain matin, hier, encore de la brume ensoleillée. Puis aujourd’hui, de la brume pluvieuse en après-midi. Je vais finir par croire que ma présence ici attire la brume. Mais il parait aussi que je porte chance et que j’attire les bécasseaux.