L’an 2561 (2e partie)

Jets d’eau, bière et insomnie auront marqué le début de ma quatrième nouvelle année en quelques mois, après la venue de 2018, mon anniversaire et le Têt vietnamien. Le Pii Mai Lao aura de loin été le plus amusant!

Nous voici l’an 2561 du calendrier bouddhiste, celui où rien ne se passe comme prévu.

Pour la première partie, c’est ici.

Vientiane
Après avoir dormi au total douze ou treize heures en trois nuits, j’étais complètement épuisée à mon arrivée à Vientiane. L’énergie qu’il m’a fallu pour me lever à l’heure prévue et pédaler les 62 kilomètres qui m’en séparaient n’était générée que par ma hâte d’arriver et le désir d’arriver tôt. J’avais hâte aussi de me retrouver seule, de me retrouver un peu. Marcelo allait aller dormir en dortoir, et moi, qui tenais à mon repos, j’allais me chercher une chambre. À Vientiane, enfin, j’allais pouvoir m’arrêter. Ce devait être la fin du vélo pour un peu plus d’un mois. Je rêvais de prendre ce bateau dont on m’avait parlé jusqu’à Luang Prabang… Ce bateau qui n’existait pas, ou pas en avril en tout cas. Je n’ai pas tardé à l’apprendre. Et pas trop tardé non plus à m’adapter à cette nouvelle idée : j’allais pédaler. J’avais mis moins d’un quart de seconde à trancher entre l’autobus et le vélo et là, mon esprit et mon corps, tout prêts pour le repos, devaient soudain trouver l’énergie de renaitre, pour quelques jours encore, pour affronter les montagnes qui s’en venaient

J’étais réconfortée par l’idée qu’au moins, j’étais dans une ville où j’allais enfin pouvoir faire réparer mon vélo, dont le dérailleur avant éprouvait des problèmes de mobilité depuis quelque temps. Sans réparation, sans la possibilité d’utiliser mon petit plateau, il était hors de question que j’attaque les montagnes. Mais une fois ce problème réglé, me disais-je, tout irait pour le mieux. J’ai donc fait réparer mon vélo… Changement de chaine, changement de cassette, décrassage de mon dérailleur avant… Si la pièce avait été disponible, j’aurais aussi dû faire changer mon deuxième plateau, complètement usé. Mais pour ça, je devrai attendre d’être dans un autre pays, parce qu’au Laos, la pièce est impossible à trouver. Le mécano, un Français établi à Vientiane depuis longtemps, était grognon et pas très sympathique. Il semblait toutefois bien s’y connaitre, alors je le lui pardonnais.

Quand il m’a dit : « T’arrives du Sud? Tu as tout pédalé? D’habitude, je dis aux cyclistes de ne pas perdre leur temps avec le Sud du pays parce que le Nord est bien plus beau! », j’ai répondu que le Sud du Laos m’avait donné à vivre mes meilleurs jours de route et que j’avais trouvé la route très belle. Je n’avais pas l’impression d’avoir perdu mon temps. Et je trouvais sa réplique tout à fait inappropriée.

J’ai bien aimé Vientiane, cette capitale tranquille dont plusieurs m’avaient dit qu’elle était ennuyante. Ça ne me semblait pas le cas. Moi je la trouvais charmante, j’aimais sa tranquillité, je m’y sentais bien. Je n’y suis restée que trois nuits, pensant que j’y reviendrais plus tard, mais encore une fois, les plans ont changé en chemin, comme il semble que ce soit le thème de 2561. Je sais maintenant que je n’y repasserai pas.

Lors de mon dernier soir à Vientiane, j’ai croisé deux couples de Français que j’avais rencontrés aux 4000 iles. Tandis qu’ils parlaient de la chaleur des derniers jours, je leur ai répondu que la chaleur ne m’avait pas paru si accablante (peut-être à cause de toute cette eau reçue), que je pensais m’y être habituée… J’aurais dû me taire.

Vientiane – Vang Vieng
De Vientiane à Luang Prabang, les seaux d’eau de bord de route m’auront souvent manqué. J’en avais pour six jours à pédaler. Le premier, j’ai roulé essentiellement sur du plat. Et pourtant, la journée a été extrêmement difficile. La chaleur… Il faisait 42º C cette journée-là. Déjà, le matin, dans ma chambre, terminant de paqueter mes trucs, je suais de partout. Même directement sous le ventilateur. D’habitude, en vélo, je peux sentir un petit vent pour me rafraichir, mais là, c’était comme s’il n’y en avait pas. Au bout d’une vingtaine de kilomètres, j’ai failli rebrousser chemin, non pas à cause de la chaleur, mais parce que ma chaine venait de débarquer trois fois en dix minutes. Mais s’arrêter trois fois pour rembarquer sa chaine quand il fait 40º C, se beurrer les mains de noir, ce n’est pas ce qu’il y a de plus agréable. Je ne comprenais pas pourquoi ça arrivait, je venais tout juste d’aller faire réparer, ajuster mon vélo… Je ne pardonnais soudain plus rien au mécano grincheux, parce que mon vélo était supposé aller mieux et il allait pire! J’ai finalement continué ma route, ayant essayé d’établir quel était le problème, me disant que j’allais peut-être pouvoir le régler moi-même. Le problème, il venait encore de mon dérailleur avant, mal positionné. Pour éviter que la chaine débarque encore, j’ai dû, pendant deux jours, manipuler les manettes de changement de vitesse avec une précision chirurgicale, pour être certaine que mon dérailleur ne pousse plus ma chaine vers l’extérieur.

Ce jour-là, la chaleur m’assommait tellement que j’ai modifié légèrement mon itinéraire à la fin et évité le détour qu’un guide de vélo conseillait de faire. Entre passer une nuit dans un village de pêcheurs et une nuit sur le bord de la route, je préférais de loin le bord de route parce que ça m’épargnait une quinzaine de kilomètres que je n’avais pas la force de pédaler, d’autant plus que j’aurais eu droit à une montée finale. Le village de pêcheurs, je n’aurais eu que deux ou trois heures pour l’apprécier, donc mieux valait laisser faire. Je me suis donc pris une chambre dans un guesthouse de bord de route et aussitôt arrivée, vidée, siphonnée par la chaleur, je me suis étendue sur le lit de ma chambre sombre et sans fenêtre, laissant la porte ouverte sur l’extérieur pour un peu de lumière. Je suis restée comme ça étendue pendant presque une heure avant d’avoir la force nécessaire pour aller prendre une douche. Je ne pouvais rien faire d’autre.

Je n’ai pas eu l’énergie pour essayer de régler mon problème de dérailleur avant la nuit, et le lendemain, je voulais partir tôt pour éviter de commencer à rouler quand il ferait trop chaud, alors j’ai dû patienter un peu. Je prévoyais m’arrêter deux nuits à Vang Vieng, la prochaine destination, donc j’aurais plus de temps pour régler ça et, avec de la chance, je trouverais dans la ville quelqu’un d’assez expérimenté – un touriste, un autre cycliste? – pour pouvoir m’aider. Au Laos, on l’apprend bien vite : les magasins et ateliers de vélo avec mécanos expérimentés sont chose rare, il ne faut pas trop compter sur l’espoir d’en trouver.

Le deuxième jour m’a donc menée à Vang Vieng. Certaines personnes m’avaient dit que je devais absolument m’y arrêter, et d’autres, absolument pas. C’est que si Vang Vieng est située dans un cadre magnifique, c’est aussi une ville de fêtards, très touristique… J’allais me faire ma propre idée. J’y suis arrivée vers 16 h, au terme d’une deuxième journée où le mercure dépassait les 40 degrés. Et cette fois, ce n’était pas plat, mais plutôt vallonné. Il faisait si chaud que j’avais l’impression que tout était enveloppé dans un épais nuage de chaleur. J’ai su plus tard que s’il y avait de ça, le flou des montagnes était aussi dû à la fumée résultant de la mise à feu des surfaces agricoles avant la saison des pluies (culture sur brûlis), pratique très répandue en Thaïlande, proche voisine du Laos. Après la pluie, je le saurais deux jours plus tard, la vue redeviendrait claire.

Chaleur 3.1

J’ai essayé de photographier la chaleur et les montagnes enfumées à mon entrée dans Vang Vieng…

Vélos Vang Vieng

Vang Vieng – Retour de l’école sous la chaleur intense

Vélos Vang Vieng 2

Vang Vieng – Retour de l’école sous les parasols

J’étais encore une fois vidée en arrivant. Dès mon entrée dans la ville, sur la rue des hôtels, j’ai croisé un des couples de Français revus à Vientiane… Et une des premières choses que je leur ai dites, c’est que plus jamais je ne me vanterais de m’être habituée à la chaleur! J’ai passé la soirée avec eux et l’autre couple, et à les entendre parler de ce qu’il y avait à faire à Vang Vieng, j’ai compris que je n’avais pas vraiment envie d’y rester. Faire une randonnée? Trop chaud. Aller visiter une grotte? Trop chaud. Il faisait si chaud que je savais que je n’allais apprécier aucune activité. Alors aussi bien pédaler… C’est vrai que les paysages étaient très beaux, mais ces belles vues allaient de toute façon continuer pour moi sur la route… Je n’avais donc pas l’impression de manquer quoi que ce soit. Je me suis endormie sur fond de musique pour fêtards occidentaux, me suis levée tôt le lendemain pour essayer de repositionner correctement mon dérailleur avant (ce qui a plutôt bien fonctionné, à ma grande surprise), puis suis partie vers le Tao guesthouse, un endroit que l’on m’avait recommandé pour sa tranquillité, situé dans un tout petit village à une soixantaine de kilomètres de là où j’étais. L’endroit correspondait beaucoup mieux à mes besoins du moment que Vang Vieng. Il y avait des montagnes tout autour, la rivière qui coulait juste devant.

Vang Vieng – Phoukhoun
Il faisait encore extrêmement chaud en cette troisième journée de route depuis Vientiane. Vers midi, je me suis arrêtée longtemps pour manger, dans un restaurant couvert sur le bord d’une rivière où je pouvais sentir un délicieux courant d’air. Peu de temps après avoir repris la route, je croisais Daniel, un cycliste australien pédalant vers Vang Vieng. Il s’est arrêté pour me parler et nous avons parlé comme ça sur le bord de la route pendant une quinzaine de minutes, en plein soleil, pendant qu’un petit garçon et une petite fille nous lançaient d’incessants « hello! » en riant. Mais quelle idée de s’arrêter comme ça sans aucune ombre autour! Nous étions évidemment tous deux en sueurs, surement un peu fous de nous arrêter sous une chaleur aussi accablante, pour ensuite continuer à rouler… Ce qui s’en venait pour Daniel était essentiellement de la descente, tandis que pour moi, la montée allait commencer tout juste après…

La route de Vang Vieng au Tao guesthouse

Une vraie montée… Peut-être pas si longue – je ne me souviens pas de sa longueur à vrai dire –, mais c’est la seule montée qui aura été assez raide pour que j’aie à pousser mon vélo une ou deux fois. Quand j’ai enfin atteint le bout pour redescendre (quand il y a une montée, il y a toujours une descente…), c’était le soulagement! En pleine descente, les nuages ont momentanément couvert le soleil. Il faisait soudain un peu plus « frais ». La descente a été sublime. Les paysages autour de moi étaient de toute beauté et je pouvais enfin avoir du vent! Je me sentais nouvelle tout à coup. Le soleil est réapparu au terme de ma descente, mais malgré cela, j’avais vraiment l’impression qu’il faisait un peu moins chaud. Juste un peu moins. Quand je suis arrivée à destination, comme c’était le cas les jours d’avant et comme ce fut aussi le cas par la suite, j’avais tellement sué que je pouvais tordre mes vêtements. Je n’avais plus un seul centimètre carré de sec.

Vers Tao x

Scène d’après la descente

Je suis restée trois nuits dans une des petites cabanes du Tao guesthouse, où ma principale activité a été de faire la sieste dans un hamac, deux fois par jour. Le reste du temps, je parlais avec les autres touristes sur place, presque tous des Français, dont Chloé, qui m’avait accueillie à Hoi An en janvier dernier. C’est lors de ces échanges que j’ai entre autres appris l’existence du terme tourdumondiste (terme apparemment répandu en France pour désigner une personne décidant de voyager sur une longue période, dans plusieurs pays et plusieurs continents différents). Par la suite, j’ai appris qu’il existait même un site web portant ce nom. Ça m’a un peu traumatisée. J’avais l’impression que « faire le tour du monde » devenait une marque de commerce : à preuve, on en avait fait une étiquette. Ça me semblait banaliser l’idée même de voyage.

Autre fait marquant : un soir que j’étais dans ma salle de bain, j’ai constaté la présence d’une bestiole foncée qui marchait sur la porte rouge et qui passait de l’autre côté de la porte précisément au moment où je regardais. J’ai pensé que ce devait être un gecko, mais c’est quand même avec précaution que je me suis avancée pour voir ce que c’était : une énorme araignée, d’une bonne dizaine de centimètres de diamètre! Je n’ai pas beaucoup aimé ça. Pas plus que la deuxième fois que c’est arrivé, le lendemain. Les deux fois, on est venu chasser l’araignée à coups de balai, et les deux fois l’araignée est disparue dans un espace entre deux planches du mur ou du plancher. Elle pouvait donc revenir… Une chance que j’avais un filet pour dormir, sinon je n’aurais pas dormi.

Le Tao guesthouse et ses environs

***

Trois nuits et quatre siestes plus tard, je quittais le Tao guesthouse pour m’attaquer aux montagnes. Je craignais beaucoup les trois jours qui m’attendaient, surtout le premier qui se terminait par une montée d’une vingtaine de kilomètres pratiquement sans interruption. La descente qui suit normalement la montée n’allait venir que le lendemain… Mais j’étais psychologiquement prête. Physiquement, par contre, un peu moins.

Tao matin du départ

Le matin de mon départ de Ban Sisangvone

Comme on me l’avait annoncé, le premier jour jusqu’à Phoukhoun a effectivement été le plus difficile. Quand je suis partie le matin, il faisait presque frais après une nuit de pluie, mais les nuages se dissipaient tranquillement. Aussi la chaleur n’a-t-elle pas tardé à revenir. Elle était peut-être moins accablante que mes jours de route précédents, mais en pleine montée, ça ne paraissait pas tant… Avant de partir, j’avais essayé de comparer le dénivelé des montagnes parcourues dans le nord du Vietnam et celui de celles qui m’attendaient ici. Ça me semblait pire au Vietnam, mais on me disait qu’au contraire, les montagnes du Laos étaient vraiment plus raides. Je m’attendais donc au pire, à pousser mon vélo comme ça m’était arrivé plusieurs fois au Vietnam. Mais ce n’est pas arrivé. Les montées étaient en réalité plus « faciles » parce que les pentes, quoique très longues, n’étaient pas aussi prononcées.

Mais en cette première journée de montagne, je ne me sentais pas très bien. Dès le départ, j’avais mal à l’estomac (encore!). Ça allait et ça venait. Vers midi, je rencontrais Laureen et Lelio, un couple de cyclistes français allant dans la même direction que moi. Nous avons pédalé ensemble les deux kilomètres qu’il restait avant l’endroit où ils allaient dormir et en face duquel se trouvait un restaurant. J’ai mangé avec eux et nous avons parlé de nos routes et des montées qui s’en venaient. La longue montée de 20 km, elle allait commencer juste après le restaurant. Eux, ils allaient se la taper le lendemain matin. Je trouvais leur plan très ambitieux, parce qu’après cette montée, ils allaient affronter d’autres la même journée…

J’ai donc entrepris seule cette fameuse montée. J’étais régulièrement prise de nausées sur mon vélo et lorsque je m’arrêtais pour reprendre mon souffle ou boire de l’eau, ça devenait souvent pire. Mais ça finissait toujours par passer au bout de quelques minutes. Je m’arrêtais souvent, je prenais mon temps. Vers la fin de la montée, la nausée est revenue en force et cette fois, elle n’est partie que lorsque j’ai fini par vomir sur le bord du chemin. Après, je me sentais tout juste assez mieux pour continuer jusqu’à Phoukhoun. J’ai fini par y arriver au terme de plus de quatre heures de route : la chaleur, les malaises, les nombreux arrêts, les pauses photo (parce qu’à la fin, le ciel, dans un mélange de nuages et de soleil, était juste magnifique et rendait les paysages encore plus beaux). Je suis arrivée vers 17 h 30 à Phoukhoun, au moment où le vent se levait. J’ai eu de la chance. À peine quelques minutes après mon arrivée, une violente pluie se mettait à tomber pour au moins quelques heures. J’avais encore une fois l’impression que tout finissait par tomber à point.

Phoukhoun – Kioukacham
La pluie avait tombé une bonne partie de la nuit et il faisait encore gris à mon départ, cette journée-là. Je n’avais aucunement envie de m’en plaindre, c’était un répit inespéré. Je devais me rendre cette journée-là à Kioukacham, après une suite de descentes et de montées. Laureen et Lelio devaient m’y rejoindre et m’avaient donné pour mission de choisir le meilleur hôtel des trois qu’il y avait sur place. Je n’aime pas beaucoup être investie de ce genre de mission.

Encore une fois, les montées, ce jour-là, me semblaient interminables. Mais au moins, elles étaient entrecoupées de descentes. Lorsque je suis arrivée à Kioukacham, en début d’après-midi, il commençait tout juste à pleuvoir. Je me suis arrêtée dans le premier guesthouse, espérant en être satisfaite pour ne pas avoir à aller voir ailleurs. Mais ce n’était guère invitant. La première chambre que l’on m’a montrée, sans salle de bain privée, était située tout juste à côté des toilettes communes qui n’étaient, pour ainsi dire, pas très propres. Les draps ne semblaient pas être des plus propres non plus, la chambre était sombre et glauque et les serviettes à sécher étaient encore humides. J’ai dit à l’homme qui semblait être le propriétaire de l’hôtel que j’allais aller voir ailleurs parce que je cherchais une chambre avec salle de bain (c’était une bonne excuse). Il n’a pas tout de suite compris et je suis partie, laissant là mon vélo, pour aller visiter la place d’à côté. C’était à peine mieux, et très cher pour ce que c’était. Alors je suis allée voir le troisième et dernier établissement, un peu plus loin, de l’autre côté de la rue : un hôtel chinois. C’était beaucoup mieux mais encore un peu cher. Les draps étaient blancs et propres, la salle de bain était propre aussi, et il y avait une fenêtre. De loin l’endroit le plus invitant. C’est sans doute là que je serais allée, mais quand je suis allée rechercher mon vélo à la première place, l’homme m’a montré une autre chambre avec salle de bain privée et là, je n’avais plus de bonne excuse pour partir. Je n’avais pas envie de rester, mais je n’avais pas envie de le froisser non plus. Je lui ai dit que j’allais manger quelque chose à son restaurant avant de me décider et que j’allais décider quand mes amis arriveraient (comprenait-il ce que je lui disais?). Laureen et Lelio n’ont pas tardé à arriver. Je leur ai dit que j’allais surement rester là parce que je me sentais mal de partir, mais eux, quand ils ont vu la chambre que l’homme leur proposait, ils n’ont pas hésité à partir. Je leur ai dit que l’hôtel chinois était le meilleur des choix, en dépit du fait qu’il soit chinois. Ils y sont partis et quand, de mon côté, je suis retournée voir la chambre que l’on me proposait, j’ai décidé de les suivre, en pensant aux draps blancs et propres de l’hôtel chinois.

Pourquoi un hôtel chinois à Kioukacham? Parce que ce petit village de montagnes est plein de Chinois venus travailler sur un des nombreux chantiers hydroélectriques au Laos. Ça devient d’ailleurs un problème pour les Laotiens (voir article Le fragile Laos menacé par une cinquantaine de barrages). Je n’aime pas louer des chambres à des étrangers venus s’installer dans un autre pays, et je me sentais encore moins à l’aise avec l’idée d’avoir loué à des Chinois quand j’ai su qu’ils venaient non seulement construire des barrages dans un pays qui n’était pas le leur, mais qu’ils arrivaient aussi sur place avec leurs propres employés. Je me suis sentie encore plus mal pour l’homme à qui je n’avais pas voulu louer la chambre. J’étais quand même contente de mes draps blancs mais surtout de ma salle de bain propre quand, la nuit, je me suis réveillée encore malade…

Kioukacham – Luang Prabang
J’avais peu dormi avant d’entreprendre cette dernière journée de montagnes en compagnie de Laureen et de Lelio. J’étais optimiste par contre, parce que deux longues descentes nous attendaient. Mais qui dit deux longues descentes dit aussi longue montée entre les deux… Et ni l’une ni l’autre de ces descentes jouissives n’allait annuler l’effort qui nous serait demandé pour venir à bout de 16 ou 17 km de montée. Il faisait encore gris et humide ce matin-là, et après deux jours de grisaille, mes vêtements n’avaient pas eu le temps de sécher (c’était souvent un problème quand j’étais dans les montagnes du nord du Vietnam). Pour ma dernière journée, j’ai su m’improviser une nouvelle tenue de vélo avec le peu qu’il me restait de sec.

Après une mini montée pour commencer la journée, la méga descente d’une bonne vingtaine de kilomètres… C’était si bon! Mais la deuxième, d’une douzaine de kilomètres, a été encore meilleure, sans doute parce qu’elle suivait l’interminable montée. Je l’ai trouvée dure, cette montée. Je ne me sentais physiquement pas bien, j’avais peu dormi, mon vélo avait encore quelques ennuis mécaniques faisant en sorte que je ne pouvais pas utiliser toutes mes vitesses et que je devais constamment user de précaution pour éviter que ma chaine ne saute. Ça me faisait souvent perdre de l’élan. Tous ces facteurs combinés faisaient en sorte que je trainais de la patte derrière Laureen et Lelio. Mon orgueil n’aime pas bien ça, mais je ne pouvais sincèrement pas faire mieux cette journée-là. Au terme de la deuxième descente, le beau temps est revenu. Nous nous sommes arrêtés pour manger vers midi à Xieng Ngeun, à une vingtaine de kilomètres de Luang Prabang, convaincus que nous n’aurions plus tant à monter… Il n’y avait plus d’aussi longue côte, mais des bonnes petites montées quand même, dont une sous un fort soleil. J’ai vraiment dû puiser dans mes réserves pour arriver jusqu’à Luang Prabang. J’étais très soulagée d’y arriver. Dès le premier soir, j’étais au salon de massage.

Quand j’ai finalement trouvé le guesthouse où je me suis arrêtée, je me suis assurée qu’il était bien tenu par des Laotiens. C’est que beaucoup de Chinois sont établis dans la ville… Je ne voulais pas refaire la même chose que la veille, surtout que les possibilités d’hébergement à Luang Prabang sont innombrables.

Luang Prabang
Je ne sais plus trop pourquoi c’est à Luang Prabang que j’avais décidé de m’arrêter pour (essayer d’)écrire. On m’avait nommé cette ville avant mon départ, que je ne connaissais pas. J’avais retenu l’idée, mais tout au long de mon voyage, je me disais que je saurais simplement m’arrêter là où je me sentirais bien. C’était surestimer ma capacité à m’arrêter, et faire comme si je ne savais pas comment mon cerveau fonctionnait… Au fond, je savais très bien que je ne saurais m’arrêter qu’à la fin, qu’au bout de quelque chose. C’est comme quand, devant mes listes de choses à faire, je garde toujours le plus important pour quand j’aurai fini tout le reste. Finalement, il me reste souvent trop peu de temps pour ce plus important, et le fait que mes listes de choses à faire ne se vident jamais et se remplissent toujours ne m’aide pas trop. J’ai un cerveau au fonctionnement bizarre, faut-il que je m’y fasse ou que je tente d’y changer quelque chose?

À partir d’un certain moment, j’ai su que Luang Prabang serait un point d’aboutissement. Je pensais peut-être continuer de pédaler un peu au-delà, jusqu’à Nong Khiaw, mais ça, je pouvais le faire après l’arrêt, ou peut-être même pendant. Mais lorsque je suis arrivée à Luang Prabang, ce n’était que l’arrêt que j’avais en tête. J’étais fatiguée. Et tout de suite, cette ville aux multiples temples, située dans une vallée et donc entourée de montagnes, m’est apparue comme était un bon lieu où faire une longue pause. Un beau lieu.

Scènes de Luang Prabang

J’aime dire que je suis arrivée à Luang Prabang juste à temps pour la saison des pluies. C’est que la première semaine, il a plu tous les jours. Jamais toute la journée, mais chaque jour quand même tombait une de ces magnifiques pluies torrentielles qui claquent sur les toits. Il pouvait pleuvoir fort, je n’étais plus en vélo… C’était parfait pour le repos, me disais-je, et parfait pour l’écriture. Mais bon, on dirait que ça me prend plus que de la pluie pour arriver à écrire.

La deuxième semaine, la pluie a arrêté de tomber, et j’ai attendu impatiemment son retour parce que la chaleur s’était si bien infiltrée dans ma chambre que même le ventilateur n’arrivait plus à me rafraichir. Parfois, le tonnerre qui grondait au loin ou les éclairs qui illuminaient le ciel donnaient espoir, mais la pluie se refusait à tomber. Elle est finalement revenue, et maintenant alternent les jours secs de grande chaleur et les jours où d’énormes trombes finissent par tomber sur la ville,  jamais bien longtemps.

Aux chutes de Kuang Si
(par temps de grande chaleur)

J’ai déjà dit que l’an 2561 était celui où rien ne se passait comme je l’avais planifié. Pédaler avec un inconnu pendant huit jours jusqu’à Vientiane alors que j’avais prévu prendre un autobus pour une bonne partie du trajet; pédaler dans les montagnes plutôt que de prendre un bateau qui n’existe pas en avril; dormir quelques semaines dans un guesthouse de Luang Prabang au lieu de vivre dans cette maison que j’aurais aimé pouvoir louer. Et ça continue… J’avais aussi « planifié », ou du moins espéré, consacrer mes journées à l’écriture. Ça non plus, ça ne se passe pas comme je l’aurais espéré et c’est bien le seul des cas où ça m’affecte un peu, où ça m’affecte beaucoup. Mes problèmes de concentration me suivent partout. J’ai essayé et angoissé pendant les deux premières semaines, avant de lâcher prise un peu… Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que mon cerveau au fonctionnement bizarre n’était pas aussi disponible à l’écriture que je l’aurais voulu. J’ai beau être à l’arrêt, c’est loin d’arrêter de bouger dans ma tête, et je suis prise entre les décisions à prendre pour le retour, les détails organisationnels à régler, le désir de profiter de mon temps ici et le mouvement inévitable de la pensée vers le retour… À mon grand malheur, là où d’autres pourraient se sentir inspirés, je ne suis pas capable de m’arrêter pour écrire quand il y a trop de choses…

Et puis aussi, je m’occupe à Luang Prabang. Depuis que j’y suis, je suis allée presque tous les jours faire la conversation en anglais à des jeunes Laos dans un organisme qui s’appelle Big Brother Mouse. En fait, la majorité des jeunes fréquentant le lieu appartiennent au groupe des Hmongs. D’autres sont yao ou khmu, et très peu sont laos. C’est dire que beaucoup de villages hmongs entourent Luang Prabang. Et les Hmongs et les autres groupes minoritaires étant plus pauvres que les Laos, ils n’ont pas les moyens, m’a-t-on dit, de fréquenter les centres d’apprentissage de l’anglais. Ils viennent donc pratiquer avec des touristes étrangers au Big Brother Mouse.

Je m’étais fait un devoir de profiter de mon mois d’arrêt pour entrer davantage en contact avec les locaux et apprendre au moins quelques mots ou quelques phrases de lao. Aller faire la conversation avec des adolescents ou jeunes adultes me semblait une très belle occasion à saisir pour en apprendre plus sur la, ou plutôt les cultures locales.

Au début, ça va de soi, je trouvais qu’ils se ressemblaient tous. Mais évidemment, ça va de soi aussi, de fois en fois, j’ai fini par en reconnaitre plusieurs, ceux qui viennent régulièrement, et même par me rappeler leurs noms, chose pas toujours si facile… Ils sont inspirants ces jeunes, si motivés à apprendre et à dépasser leurs limites. Je trouve dommage que certains se désolent de ne pas parler aussi bien anglais qu’ils le voudraient, alors qu’ils parlent déjà deux, trois ou même quatre langues. Lao, hmong, khmu, yao, thai, chinois… Mais surtout, je trouve dommage de vivre en un monde où l’égalité des chances et des moyens n’existe pas.

***

Je rentre au pays dans un mois. Encore une fois, tout juste hier, mes plans de retour ont changé, parce que ce que j’avais « planifié » ne fonctionnait pas. Je quitte Luang Prabang dans quelques jours, quelques jours plus tôt que prévu, direction Thaïlande, où je passerai presque deux semaines avant de prendre l’avion de Bangkok à New York. Des trajets en bateau, en vélo et peut-être en train sont prévus, mais pas en bus, ce que je cherche absolument à éviter et qui m’a fait revoir mes plans. J’ai décidé un peu à regret de ne pas aller à Nong Khiaw. Déjà sur le chemin du retour dans ma tête et un peu serrée dans le temps, je ne crois pas que j’aurais pu apprécier l’escale. De toute façon, ce changement de plan n’est pas surprenant, on est en 2561.

***

J’aimerais pouvoir dire un jour que l’an 2561 est celui où j’aurai enfin écrit quelque chose. En attendant, je peux dire que l’an 2560 aura été cette année importante où je serai partie en voyage toute seule sur mon vélo pour… mais pourquoi?

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L’an 2561 (1re partie)

Je suis arrivée à Savannakhet au dernier jour de l’an 2560. Quelques jours auparavant, j’avais fait la rencontre de Marcelo, un cycliste salvadorien croisé au hasard d’un coin de rue à Paksé. Il devait passer deux nuits dans cette ville – une de plus que moi – avant de filer vers Vientiane, mais a plutôt décidé de me suivre, au dernier moment, pour pouvoir être là, disait-il, au moment où mon odomètre allait indiquer 10 000 km. Ça s’est passé 20 km plus loin. Il était environ 11 h quand nous avons célébré ça avec une Beerlao en bord de route, sans nous douter encore que les festivités du Pii Mai Lao (Nouvel An lao) allaient nous en réserver bien d’autres dans les jours qui suivraient!

Après ces 20 km, nous en aurons pédalé ensemble plus de 650. Au départ, je pensais m’arrêter à Savannakhet, et de là prendre un bus jusqu’à Vientiane. Mais après deux jours à pédaler avec Marcelo, il m’est vite devenu évident que je ne respecterais pas mon plan et que j’allais tout pédaler. Tout pédaler parce que je retrouvais le rythme que j’avais perdu au Cambodge et que ça me faisait du bien. Tout pédaler pour laisser le grand air et l’effort réparer quelques écorchures émotives encore vives. Tout pédaler parce que j’avais de la compagnie en Marcelo et que sachant qu’il allait au même endroit que moi, j’aurais mal accepté de le voir continuer sur deux roues à travers une fenêtre d’autobus. Tout pédaler parce qu’une ligne pleine tracée sur une carte me satisfait plus qu’une ligne pointillée. Tout pédaler aussi parce que le Laos est un si beau pays, que j’avais envie de voir plus… Et tout pédaler parce que j’aimais l’idée de vivre en mouvement le passage à la nouvelle année, autant pour ce qui se voit et se vit sur la route que pour la symbolique de la chose.

À Savannakhet, donc, je suis arrivée aux derniers moments de 2560. Je m’y suis arrêtée un jour et deux nuits, le temps de terminer l’année et d’observer les Laotiens célébrer officiellement le début de la nouvelle dans une parade où danses, costumes, couleurs et jets d’eau étaient à l’honneur. Et je n’y ai pas pris ce raccourci de temps prévu jusqu’à la capitale. J’ai fait toute la route jusqu’à Vientiane et ça m’a souri, parce que j’ai sans doute vécu là parmi mes meilleurs jours de route. Le ton était donné pour 2561. Rien n’allait se passer comme je l’avais « planifié » (avais-je vraiment planifié?).

Parce que j’avais aussi « planifié » de prendre, à Vientiane, un bateau jusqu’à Luang Prabang, de façon à m’éviter les montagnes par temps de grandes chaleurs. Mais une fois à Vientiane, on m’a vite fait savoir qu’aucun bateau ne se rendait à Luang Prabang à cette période de l’année, le niveau de l’eau étant trop bas (mais il n’est pas clair pour moi s’il est parfois possible de le faire maintenant, à cause de la construction de barrages par les Chinois). Une seule autre option se présentait à moi : pédaler. Je n’avais en effet aucune envie de prendre un autobus en montagnes, et puis plusieurs m’avaient dit que la route entre Vang Vieng et Luang Prabang était magnifique. Je pensais plutôt faire cette route en sens inverse, en revenant, quand il ferait peut-être un peu moins chaud… Mais après coup, maintenant que la saison des pluies est commencée, je me dis que ce revirement tombait vraiment à point, parce que peiner en montagne sous des averses torrentielles, là où il est impossible de se mettre à l’abri, aurait ajouté à l’épreuve quelques degrés importants de difficulté et d’inconfort.

Et puis à Luang Prabang, j’avais « planifié » de me louer une maison pour un mois, pour essayer d’écrire. La chose s’est avérée plus compliquée que je ne l’aurais cru, les Laotiens n’étant pas autorisés à louer à des touristes (seulement à ceux qui détiennent un visa de travail). La seule maison que j’aurais pu louer, je l’aurais louée à un Québécois ayant fait construire plusieurs maisons sur le bord de la rivière… J’ai hésité pour plusieurs raisons – l’espace était beau, quand même –, et j’ai finalement décliné, éprouvant un problème insurmontable avec l’idée de louer un espace à un Occidental plein de moyens dans un pays pas très riche, un des plus pauvres de l’Asie du Sud-Est. J’ai donc décidé de rester le mois entier dans ce guesthouse lao sur lequel j’étais tombée au hasard de mes recherches à mon arrivée à Luang Prabang, où le choix est très vaste. Un heureux hasard. Un lieu tranquille et confortable. Une table de travail. Des hôtes – une vieille dame et ses deux filles – très gentilles avec qui je peux pratiquer mes quelques rudiments de lao.

Bref, me voici à Luang Prabang depuis trois semaines déjà, après avoir pédalé une douzaine de jours de plus que ce que j’avais prévu. D’y arriver en ayant tout pédalé me donnait le sentiment d’avoir mérité mon repos. Parce que la route n’a pas toujours été facile, particulièrement les sept derniers jours, marqués par de très grandes chaleurs et/ou par de très longues montées.

***

Des premiers jours au vrai départ
Ma rencontre avec Marcelo et nos jours de route ensemble en plein Pii Mai lao m’auront donné un nouvel élan, un second souffle, après un nouvel épisode d’arrêt-maladie aux 4000 iles dès mon entrée au pays et quelques soubresauts émotifs. Je venais d’arriver à Paksé. J’étais allée m’informer de la disponibilité des chambres dans un hôtel, mais avant même d’avoir pu y entrer, une dame me disait « no », pour m’indiquer que c’était plein. Je me suis alors retournée et dès que j’ai commencé à marcher, j’ai aperçu ce cycliste de l’autre côté de la rue. Nous avons chacun reconnu en l’autre notre semblable et avons commencé à parler. J’étais loin de me douter que ce que je prévoyais être une simple discussion de trottoir allait se transformer en plus d’une semaine de route commune.

Avant d’arriver à Paksé, j’avais passé quatre jours de repos forcé sur l’ile de Don Khone, contrainte à ne manger que du riz gluant (d’ailleurs très bon au Laos). J’ai fait quelques balades à vélo sur l’ile, dont la plus mémorable reste celle où j’ai assisté, fascinée, à la baignade des buffles, manifestement écrasés par la chaleur. Ce fut l’un de mes plus beaux moments sur l’ile. J’aime tellement les buffles! J’aime leur lenteur, leur force tranquille. À part mes petits tours de vélo, je n’ai pas fait grand chose sur l’ile. Je ne m’éloignais jamais longtemps de ma chambre, prise d’étourdissements et de maux d’estomac.

Je croyais être rétablie quand j’ai repris la route, mais ce n’était pas tout à fait le cas. Je me suis néanmoins rendue à destination, un guesthouse un peu miteux dans un village dont je n’ai jamais su le nom, qui se trouvait à une soixantaine de kilomètres de mon point de départ. C’était le seul guesthouse sur mon chemin à distance raisonnable, donc je m’y suis arrêtée. Quand je suis sortie de ma chambre pour aller manger, vers 19 h, tout semblait déjà fermé, sauf deux petites échoppes une à côté de l’autre, où j’ai essayé, à force de gestes, de faire comprendre que je ne voulais que du riz gluant. J’ai finalement réussi à me faire comprendre quand j’ai eu l’idée de pointer ces jolis paniers d’osier dans lesquels les Laotiens mettent le riz gluant. Et j’ai pu manger. Depuis, j’ai appris comment dire riz gluant en lao. Khao niao (c’est sûrement mal écrit, mais ne lisant pas l’alphabet lao, j’écris au son).

C’était ma première véritable journée de route au Laos, n’ayant pédalé qu’une vingtaine de kilomètres après avoir passé la frontière pour me rendre sur l’ile de Don Khone. À mon entrée au pays, ma première impression en avait été une de tranquillité, de verdure et de beauté. Le Laos me semblait étrangement plus vert que le Cambodge, que je venais pourtant juste de quitter, et plus beau aussi. Cette impression de beauté, qui ne m’a pas quittée depuis, ne relève pas que des paysages : les maisons me semblent plus jolies – celles que j’ai vues en bord de route ou dans les villes –, et les objets aussi, comme ces petits paniers à riz gluant dont on peut trouver partout différents modèles de différentes grosseurs et ces jupes traditionnelles portées par les Laotiennes (qui me semblent beaucoup plus esthétiques que les pyjamas portés par les Cambodgiennes, par exemple).

Ce jour-là, après la frontière, je me suis arrêtée manger une soupe sur le bord de la route. La dame de la place, en me voyant arriver, a aussitôt fait aller chercher le voisin, qui parlait anglais. C’était un homme si doux et si gentil! C’est lui qui m’aura appris mes premiers mots de lao, bonjour, merci, un, deux, trois, etc., en prenant même soin de me les écrire. Il m’a demandé où j’allais et m’a dit, non sans fierté, que je devrais m’arrêter en chemin pour voir les fameuses chutes de Khone Phapheng, les plus grosses de l’Asie du Sud-Est. Comme ce n’était qu’à 3 km de là, je m’y suis arrêtée, plus pour honorer le conseil de l’homme gentil que par réel intérêt. C’est qu’en fait, je me sentais déjà un peu malade et j’avais très hâte d’arriver à destination, l’ile de Don Khone.

Le jour où j’ai quitté Don Khone, moi et mon vélo aurons dû embarquer trois fois sur des ferry de fortune pour passer d’ile à ile, ou d’ile à terre ferme. La première traversée nous a menés sur l’ile de Don Som, que j’ai parcourue du sud au nord jusqu’à l’embarcation qui allait nous mener sur l’ile de Don Khong. Contrairement à Don Det et à Don Khone, deux iles où le tourisme est très développé, l’ile de Don Som n’a pas l’habitude de voir débarquer des touristes. J’étais habitée d’un étrange sentiment pendant ma traversée, quand on me regardait passer avec des points d’interrogation dans les yeux. Les enfants, sur cette ile, ne me saluaient pas. Je me sentais profondément gênée de passer par là, comme si je n’étais pas à ma place. Sur le chemin – un sentier de terre –, j’ai croisé deux gamins en train de fumer la cigarette, qui n’avaient pas des regards d’enfants. Tout me semblait inquiétant sur cette ile, que j’avais hâte de quitter. Arrivée à Don Khong, je me suis arrêtée pour manger, mais j’ai sans doute surestimé ce dont mon estomac était capable.

Donc le soir, j’ai été très satisfaite de mon riz gluant, et je me suis endormie pas trop tard dans ma chambre sombre d’hôtel miteux, avant de la quitter très tôt le lendemain (juste après y avoir croisé une énorme araignée), direction Champasak. On m’avait parlé en bien de ce petit village sur le bord du Mékong. C’était effectivement très beau. J’y suis restée deux nuits. J’ai pu visiter Wat Phu (le « temple de la montagne ») et ai pris le temps d’écrire un peu, de clore par écrit mon étape cambodgienne. Et c’est tout juste après avoir publié mon billet et après avoir quitté Champasak que j’ai l’impression que mon voyage en terre laotienne commençait pour vrai. Une trentaine de kilomètres plus loin se trouvait Paksé et, quelque part dans une rue de Paksé allait se trouver Marcelo.

Marcelo
Marcelo aura été une rencontre déterminante, qui tombait à point. Il arrivait à un moment où je n’avais pas envie d’être seule et où quelque chose devait se passer pour me requinquer, me redonner de l’élan. Je pourrais écrire que l’entente a été immédiate et notre association, sans faille, que je mentirais. Ce fut à vrai dire une drôle de rencontre. Pas une de celles où ça coule de source, où la complicité s’installe toute seule. Pas une de celles où une réelle complicité se bâtit non plus. Comment expliquer? Une simple différence de tempéraments, sans doute. Disons que Marcelo n’est pas des plus empathiques, et pas du genre non plus, de son propre aveu, à établir des liens durables avec les gens qu’il rencontre. Il fait cavalier seul. Il est sur la route depuis cinq ans et le Laos était le 57e pays où il pédalait. Des fois, il a pédalé avec d’autres cyclistes, mais ça pouvait arriver que soudainement, un matin, il en ait assez et décide de continuer seul. Il m’avait d’emblée parlé de la façon dont il était. Plus froid que d’autres. De glace là où d’autres auraient pleuré. Il m’avait dit, donc je savais. Ça me donnait une certaine perspective de lecture, me pourvoyait une armure.

Ce ne fut pas une rencontre stérile pour autant, pas une rencontre qui n’apporte rien. Loin de là. Mon bout de route avec lui m’a laissé plusieurs bons souvenirs et a alimenté plusieurs réflexions. Nous avons vécu de beaux moments de route ensemble, certains très drôles; des moments que j’étais contente de ne pas vivre seule, et même des moments que je n’aurais peut-être pas vécus s’il n’avait pas été là avec moi, parce que ce n’est pas la même chose de voyager à deux (de la même façon que ce n’est pas la même chose, selon moi, de voyager seule que de voyager seul). Nous avons eu de bonnes discussions aussi, des échanges intéressants. Il posait de bonnes questions. Je pense que malgré nos indépendances, nos différences, nous nous rejoignions sur certains aspects. Nous étions étrangers tout en ne l’étant pas. Je pourrais en fait écrire beaucoup de choses sur cette improbable équipe de route que nous formions, sur cette étrange association dont on se rendrait compte de la complexité si on essayait d’en démêler les fils. Mais je résumerai en disant que somme toute, en dépit des quelques tensions silencieuses qu’il y a pu y avoir vers la fin, j’ai l’impression que chacun a apprécié la compagnie de l’autre et en a bénéficié à sa façon.

Le Nouvel An laotien
C’est en plein Pii Mai Lao que Marcelo et moi avons voyagé ensemble. Il faut savoir que les festivités du Nouvel An laotien (ou Nouvel An bouddhiste, ou Fête de l’eau, que l’on célèbre aussi au Cambodge, en Thaïlande et en Birmanie sous un différent nom) s’étendent sur plusieurs jours, un peu avant et un peu après le changement officiel d’année. Cette fête (13-18 avril, mais des fois ça s’étire) coïncide avec la période la plus chaude de l’année et en attendant la saison des pluies, tout le monde s’arrose!

Nous savions que nous allions nous faire arroser, mais nous ne savions pas jusqu’à quel point. C’est Marcelo qui a eu l’idée que nous nous achetions des fusils à eau pour assurer notre défense. Mais avec les « armes » que nous avons achetées, nous ne faisions pas du tout le poids à côté des enfants avec leurs mitraillettes. Ni à côté de ces gens – enfants, adolescents ou adultes – qui se tenaient sur le bord du chemin avec leurs seaux d’eau.

Quelques minutes à peine après avoir fait notre achat, je me lançais dans une bataille perdue d’avance avec des enfants sur le bord de la route. Je me suis fait assaillir par leurs puissants jets d’eau, alors que mon eau à moi était déjà épuisée et que je ne pouvais plus me défendre. À un certain point, je devais surtout m’assurer de protéger mon téléphone, installé sur mon guidon, qui n’allait pas survivre à un tel déluge. C’est après cette bataille improvisée qu’est venue la première invitation de la part des adultes qui observaient la scène. Une dame s’est avancée vers nous pour nous offrir un verre de bière (rempli de glaçons, comme c’est de coutume ici). Jour 1/7. Ça ne faisait que commencer.

Jour 1 – Phrasebook et cœur de bœuf
Nous avons accepté l’invitation et nous sommes avancés vers la table où se tenaient les adultes. Un homme s’est alors tranquillement approché vers moi, cruche d’eau à la main. Comme si c’était tout ce qu’il y avait de plus normal, il a tiré le derrière du col de ma camisole et m’a versé une bonne quantité d’eau dans le dos, avant que l’eau ne s’infiltre jusque dans mon short de vélo… Même traitement pour Marcelo, et traitement répété pour tous ceux se trouvant autour de la table. Nous avons bu avec la tablée quelques verres de bière. On nous a aussi offert à manger de la salade de papaye, mais elle était tellement piquante qu’une bouchée a suffi (les Laotiens mangent vraiment épicé). Plus tard, on nous a servi ce qu’on nous a dit être du cœur de bœuf. N’en déplaise à mes aspirations végétariennes (pas très affirmées depuis que je suis en Asie), c’était absolument délicieux! Un vieux phrasebook lao-anglais circulait entre différentes mains et les hommes s’exerçaient à nous poser des questions, ou plutôt à en poser à Marcelo, parce que c’était essentiellement à lui qu’ils s’adressaient. Autour de la table, à peu près tout le monde était saoul, y compris les femmes. Il y en avait même une qui fumait. Ma fibre féministe s’en réjouissait.

Jour 2 – Le riz gluant
Il était environ 13 h lorsqu’on nous a fait signe de venir. Moi, je n’aurais peut-être pas vu. Marcelo, lui, avait l’œil pour ça. Encore, nous avons été accueillis par un jet d’eau dans le dos, puis on nous a prié de nous asseoir. L’ambiance était très joyeuse… Je me rappelle cet endroit comme celui où les verres se remplissaient tout seuls et où les bols ne se vidaient jamais, comme si on voulait être sûr que les invités ne manquent de rien… Nous avions déjà bien mangé quand j’ai approché le panier de riz gluant vers moi pour en prendre quelques dernières bouchées. Il en restait une assez bonne quantité, peut-être la moitié. Marcelo, qui avait vu quelque chose que je n’avais pas vu, s’est alors approché vers moi pour me dire à l’oreille : « Je pense qu’on va nous apporter d’autre riz gluant. » Et moi de répondre : « Sûrement pas, il en reste. » C’est là que je me suis retournée et que j’ai vu cette dame grisée arriver en dansant avec un tas difforme de riz gluant à la main, grand sourire aux lèvres. Elle l’a alors déposé dans le panier avec toute la délicatesse du geste dont savent faire preuve les personnes saoules, c’est-à-dire à peu près aucune. C’était hilarant! Marcelo et moi avons vraiment ri, et même quelques jours après, nous en riions encore. Tout le monde était festif autour de la table, les hommes comme les femmes, encore. Pendant que les hommes étaient essentiellement occupés à nous parler, les femmes dansaient (ici, les femmes dansent avec leurs mains, c’est beau) et riaient. Nous avons repris la route le cœur gai, assurément. Je n’avais jamais autant ri dans une journée de vélo!

Quelque temps avant d’arriver à Savannakhet, cette journée-là, il s’est mis à pleuvoir. Première pluie sur la route depuis très longtemps… C’était plutôt grisant de pédaler sous la pluie, surtout vers la fin quand il pleuvait et faisait soleil à la fois. L’averse n’a pas duré et nous sommes arrivés à destination sous le soleil.

Jour 3 – Savannakhet
Nous sommes restés deux nuits à Savannakhet (la deuxième plus grande ville du Laos, comptant environ 120 000 habitants), ville que j’ai beaucoup aimée, en plus d’en aimer le nom… C’est dans cette ville que se sera officiellement effectué pour nous le passage à l’an 2561. Le lendemain de notre arrivée, Marcelo et moi sommes sortis avec nos « armes » remplies d’eau au cas où… Les rues étaient tranquilles, mais nous avons quand même pu nous adonner à quelques courts combats avec les enfants. Plus tard, nous sommes allés au marché avec nos vélos et j’étais déjà toute trempée quand, au retour, nous sommes tombés par hasard sur la parade du Pii Mai Lao, toute en danses et en couleurs. Tandis que j’étais en train de sortir mon appareil photo, un jeune m’a surprise en me versant de l’eau glaciale dans le dos. Ça n’arrêtait donc jamais…! En retournant à notre hôtel, nous avons constaté que la parade s’était arrêtée au temple qui se trouvait juste à côté. Il y avait là un grand rassemblement. Les Laotiens se promenaient de bouddha en bouddha avec leurs bouteilles ou leurs seaux d’eau pour les asperger, comme rituel de purification. C’était beau à regarder.

Nous avons quitté Savannakhet le lendemain matin, nous demandant si ou comment les festivités se poursuivraient sur la route.

Jour 4 – C’est bien plus amusant quand il y a des femmes
Ce matin-là, je me sentais un peu lasse, vide d’énergie. Nous avons pédalé une trentaine de kilomètres pour aller rejoindre la route 13, et nous nous sommes enfin arrêtés pour grignoter quelque chose. Au moment même où nous rejoignions la route et où je m’arrêtais pour observer ce qui se trouvait autour, un pick-up transportant plusieurs personnes (et un énorme baril d’eau, c’était chose commune en ces jours de Pii Mai) tournait le coin et je recevais un complet seau d’eau sous les rires nourris des passagers. Je n’avais pas vu ça venir… En vélo, je pouvais réussir à m’esquiver au moins un peu et à éviter de recevoir toute l’eau du seau…

Nous nous sommes arrêtés une trentaine de minutes pour manger quelques gâteaux et nous rafraichir. Au moment de quitter, je suis allée chercher ma bouteille vide pour la remplir d’eau. Au Laos, il y a souvent de grosses bouteilles d’eau de 20 L dans les commerces et dans les restaurants et il est généralement possible de remplir gratuitement nos gourdes. Je suis donc allée remplir ma bouteille avant de repartir, en me disant, en cours d’exécution, à quel point je trouvais ça super de pouvoir avoir la possibilité de le faire au lieu d’avoir à surconsommer du plastique. Au moment de prendre une première gorgée d’eau, j’ai compris que ce n’était pas de l’eau. Je reconnaissais l’odeur et le goût, mais je n’arrivais pas à dire c’était quoi… J’ai d’abord pensé que c’était de l’essence… Donc aussitôt le liquide dans ma bouche, j’ai violemment tout recraché… ce qui a attiré l’attention de la dame du commerce, qui est venue m’arracher ma bouteille des mains pour en reverser le contenu là d’où il venait. Je me sentais vraiment mal à l’aise et pas un sourire de sa part n’est venu pour désamorcer la chose. Elle ne semblait pas contente du tout. D’autres auraient sans doute ri de la situation, mais pas elle. Elle m’a redonné ma bouteille vide sans me proposer de la vraie eau, m’enjoignant de partir… Ce qu’il y avait dans ma bouteille, c’était du lao lao, un whisky de riz. Plus tard, on allait me dire que ça valait plutôt cher…

Nous avons continué notre chemin et avons dû attendre la fin de l’après-midi pour recevoir notre première invitation. Trois hommes attablés nous invitaient à boire de la bière avec eux. Nous sommes restés quelque temps, mais c’était plutôt ennuyeux… Quand nous sommes repartis, Marcelo m’a dit : « C’est bien plus amusant quand il y a des femmes. » J’étais bien d’accord. Et nous en avons eu la confirmation à peine un ou deux kilomètres plus loin, quand un groupe majoritairement composé de femmes nous invitait à faire la fête. Nous avons été accueillis avec le boyau d’arrosage et de la bière qui coulait à flots. C’était de loin le groupe le plus festif que nous avons rencontré! Nos verres se sont remplis tellement souvent que nous avons dû nous arrêter dormir 20 km plus tôt que prévu…

Jour 5 – Le pique-nique au coucher du soleil
Nous croyions réellement que c’en était fini du Pii Mai. Nous avons pédalé 140 km cette journée-là, ce dont je ne me serais jamais douté en me réveillant. C’était une journée sans grande histoire. Mais la route était belle, tranquille, bordée d’arbres. Il y avait peu d’endroits manger et où se loger sur la route. Au bout d’une centaine de kilomètres, nous aurions pu nous arrêter, mais j’étais devant et j’ai décidé de continuer jusqu’au prochain guesthouse, sachant qu’il n’y en aurait probablement pas d’autre avant 20 ou 30 km. Je voulais avancer encore. Je ne ressentais étrangement aucune fatigue et j’avais besoin d’évacuer une certaine colère silencieuse que j’éprouvais envers Marcelo ce jour-là.

Marcelo parade 2

Un défilé de Nouvel An croisé sur cette route belle, tranquille et bordée d’arbres…

À 9 km de la fin, nous nous sommes fait arrêter par une famille qui pique-niquait sur le bord du chemin. Ils nous ont invités à nous joindre à eux. C’était vraiment un beau moment, sous une lumière parfaite de fin de journée. Nous nous croyions à l’abri de l’eau, mais le boyau d’arrosage a fini par apparaitre… C’est pendant ce pique-nique que j’ai commis une deuxième grosse bourde, après celle du lao lao. J’étais assise à côté du père de famille, qui essayait de communiquer avec moi à l’aide de gestes. Au bout d’un moment, il m’a regardée et m’a pointé sa femme, qui était en train d’allaiter leur bébé. Il a fait un genre d’ovale avec ses doigts, qu’il a placé à la hauteur des yeux, et m’a repointé sa femme. Il a recommencé le geste quelques fois et je croyais qu’il voulait que je prenne une photo de sa femme. J’ai alors sorti mon appareil et j’ai voulu prendre une photo d’elle et de toutes les personnes autour pour lui faire plaisir. Mais la femme, mal à l’aise, s’est vite dépêchée de décrocher son fils de son sein et de replacer sa chemise… Profondément mal à l’aise à mon tour, je ne comprenais pas ce qui venait de se passer… Je l’ai compris seulement plus tard, quand un autre homme a refait le même geste à Marcelo et à moi en nous pointant une autre femme. Ce n’était pas un ovale qu’il formait avec ses doigts, mais un cœur… Tout comme l’autre homme l’avait fait avec moi, il voulait simplement nous indiquer qui était sa femme… Heureusement, le malaise n’avait pas duré trop longtemps.

Le pique-nique a brusquement pris fin quand toute la famille s’est levée pour aller danser à 4 ou 5 km de là. Évidemment, nous avons été invités. Nous nous sommes donc arrêtés quelques minutes à cette danse en plein air, avant de repartir dans la pénombre jusqu’au prochain village, Vieng Kham, où nous allions passer la nuit. Comme ce village se trouvait à la jonction d’une route qui menait au Vietnam, tout était traduit en vietnamien sur les enseignes. Nostalgie.

Cette nuit-là, même après 140 km, j’allais peiner à m’endormir. Je ne le savais pas encore, mais ce n’était qu’une première nuit d’insomnie sur une série de trois.

Jour 6 – Pakxan
Le lendemain, nous avons pédalé quelques minutes sous la pluie, et puis quelques heures sous les nuages. C’était étrange. C’était comme si je revivais le Vietnam, tous ces jours à pédaler dans la grisaille sur la route d’Ho Chi Minh… On pouvait voir au loin des sommets ennuagés. C’était beau.

Le soleil a fini par revenir je ne sais plus trop quand. Mais c’est sous le soleil que nous sommes arrivés à Pakxan, avant-dernier arrêt jusqu’à Vientiane. Nous n’avons reçu aucune invitation sur la route ce jour-là, mais avons été invités par un groupe d’hommes une fois arrivés en ville, à notre retour du marché. Il n’y avait pas de femmes à mon souvenir, c’est peut-être pour ça, en partie, que nous n’avons pas eu de plaisir. Mais c’est surtout qu’il y avait cet homme saoul qui était venu nous chercher de l’autre côté de la rue et qui, assis à côté de moi, n’arrêtait pas de me toucher le bras quand il me parlait, ou de me donner des pichnottes. Marcelo a vite compris à quel point ça m’était désagréable et nous sommes partis bien vite. Deuxième nuit d’insomnie.

Jour 7 – Derrière le guesthouse
Je ne me sentais vraiment pas bien ce jour-là. J’étais fatiguée, je pensais que je couvais peut-être quelque chose… La seule idée que j’avais en tête en pédalant était la sieste que je ferais en arrivant à destination, en l’occurrence dans le village de Hai, à 62 km de Vientiane. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait, après avoir pris une douche. Marcelo n’était pas là quand je me suis réveillée. J’ai tout de suite pensé qu’il avait dû vouloir se faire encore inviter, ou juste qu’il était allé manger. Reposée, je me suis levée et suis partie voir où il était. Pour arriver à notre guesthouse, il nous avait fallu suivre un petit chemin à partir de la route principale, sur lequel se trouvaient quelques maisons. À notre arrivée deux heures auparavant, ça semblait fêter fort dans une de ces maisons… Mon réflexe, en marchant vers la route et les restaurants, a été de regarder vers cette maison, à peu près certaine que j’y trouverais Marcelo. Je ne m’étais pas trompée! Il m’a fait signe de venir. Il semblait soulagé que j’arrive. Pour la première fois, il m’avait fait passer pour sa femme, moyen de se prémunir contre certains gestes déplacés d’une des femmes présentes à son endroit, manifestement très dégourdie… Évidemment, on m’a servi de la bière. Je n’avais pas envie de boire, mais je me suis sacrifiée pour la politesse… Curieusement, en arrivant sur place, je me sentais si reposée et bien dans mes vêtements secs que je n’ai pas pensé une seconde qu’on pourrait venir m’arroser. Mais ce qui devait arriver arriva. Quelques secondes de boyau d’arrosage et mes vêtements étaient complètement trempés. J’étais découragée! Pas après la journée de vélo… Pas après ma sieste… Toutes les personnes présentes, ayant manifestement fêté toute la journée étaient dans un état d’ivresse plutôt avancé. Une des femmes s’est approchée de nous pour nous mettre du talc au visage. Rendue à moi, elle en a profité pour regarder sous mon chandail, a tiré d’un doigt mon soutien-gorge et a regardé mon sein. Les autres femmes, curieuses, se sont approchées. Toutes trouvaient ça bien drôle! J’étais si surprise que je n’ai pas su du tout comment réagir!

La bière terminée, nos hôtes ont commencé à nous servir du vin. J’avais beau leur avoir dit non, rien à faire. Je n’ai bu que deux gorgées, c’était assez pour moi.

Ce fut la dernière invitation. Comme il semble que ça arrive souvent ici, la fête a pris brusquement fin, sans avertissement, vers 18 h ou 19 h. Deux couples complètement saouls sont soudainement partis avec leurs enfants sur leur moto. Marcelo et moi nous demandions comment c’était possible. J’espérais qu’ils n’habitent pas trop loin.

Cette nuit-là, j’avais beau être vraiment fatiguée que ça n’a pas freiné l’insomnie. Je n’aurai dormi que trois heures avant les derniers miles jusqu’à Vientiane. (fin de la première partie)

Moi vélo 2

Rares sont les photos de moi sur mon vélo

NB1

Sur une route du Laos…

Moi vélo 3

Au coucher du soleil

Routes et escales cambodgiennes

Je suis entrée au Cambodge par une journée très chaude, un peu remuée par mon départ soudain du Vietnam. Je me souviens que j’avançais au ralenti, peut-être parce que Sam et moi avions commencé à rouler trop tard, trop près de la chaleur de midi. Et puis j’observais. La route était si tranquille! Soudain, plus de bruit de klaxons. Des scooters qui me semblaient d’âge plus avancé que ceux rencontrés au Vietnam. Une façon différente de transporter les marchandises, dans de grands paniers de chaque bord du scooter par exemple, surmontés souvent d’un passager. Proportionnellement, plus de véhicules sur quatre roues, souvent pleins de passagers. Les enseignes rouges de bière (Angkor ou Cambodia) un peu partout. Les vaches blanches à bosses. Ce furent les premiers détails remarqués. Suivirent bien vite toutes ces plateformes de bois recouvertes où les gens – souvent en famille – vont se réfugier à l’ombre, s’assoyant sur une natte, s’étendant dans un hamac; les piques-niques en famille sur le bord de l’eau; les kiosques mobiles où se vendent brochettes ou jus de canne à sucre; les tuk tuk, à ma connaissance inexistants au Vietnam; les shakes à 1$ (US).

 

Les premiers jours, la petite ville tranquille de Kep était bondée, en son centre, de touristes vietnamiens (et chinois?) venant passer leurs vacances de Nouvel An à la mer. Sam et moi circulions de peine et de misère à travers ces voitures stationnées qui nous laissaient bien peu de liberté de mouvement, et ce n’était, pour ainsi dire, pas très agréable. Et ce l’était encore moins à cause de la chaleur. Nous avons trouvé où loger à l’extérieur du centre, où c’était bien plus tranquille. En fait, Kep est vraiment tranquille. Son marché est si désert que je me suis demandé si tous les marchés du Cambodge contrasteraient autant avec ceux du Vietnam.

Sam est reparti après deux nuits. Il n’aura pas vu Kep sous un jour plus normal, une fois terminées les festivités du Nouvel An. Moi oui, parce que j’y suis restée dix-huit jours, ma plus longue escale de tout mon voyage. Six jours à essayer d’écrire un peu, à me balader en vélo, et douze dans une retraite de méditation et de yoga (un peu hors du monde, mais qui était aussi un monde en soi) qui m’aura permis de me reposer autant qu’elle aura fait travailler mes muscles et ma tête… L’expérience m’aura aussi permis de rencontrer de très belles personnes et d’apprendre à connaitre des pratiques qui me parlent beaucoup, comme le qi gong, le yoga kundalini et le reiki (découvert alors que je servais de cobaye aux personnes qui suivaient le cours). Mais après 18 jours à Kep, même ayant apprécié les moments que j’y ai vécus, j’avais hâte de reprendre la route. De reprendre le rythme.

 

 

Le premier départ
J’ai repris la route un matin de mars pour une petite journée d’une trentaine de kilomètres, vers Kampot, une charmante petite ville où je n’aurai dormi qu’une nuit. Je retrouvais le bonheur de pédaler, tout en me sentant un peu perdue. Je ne connaissais encore rien du Cambodge. Le lendemain, direction Takeo, une ville pas touristique du tout, qui ne serait elle aussi qu’une escale. En chemin, ce « musée de fruits » s’étalant sur quelques centaines de mètres : des dizaines de kiosques aux fruits suspendus. C’était joli. Un peu plus loin, il me semble que c’était ce jour-là, je croisais Daniel, un coopérant américain installé dans un village dont j’ai oublié le nom, avec qui j’ai pédalé quelques kilomètres. Il m’a indiqué où aller manger dans le prochain village et dit où se trouvait le marché, de façon à ce que je puisse aller m’acheter l’ananas que je n’avais pas osé m’arrêter pour acheter, à cause de la chaleur (parce qu’il est souvent plus facile de continuer à pédaler que de s’arrêter, à cause de ce petit vent qu’on n’a pas quand on est à l’arrêt). Mais je n’ai pas eu besoin d’aller au marché, parce que pendant que j’étais attablée dans l’attente de mon repas, Daniel y était allé pour moi et est revenu sur ses pas pour venir me porter un sac contenant un ananas en morceaux. La belle attention!

 

 

Takeo, j’ai bien pensé y dormir une deuxième nuit, aimant bien la ville et me sentant aussi déjà fatiguée – la chaleur! –, mais j’ai décidé de continuer mon chemin, après avoir dû réparer la deuxième crevaison de mon voyage. Je suis partie plus tard que prévu, donc plus près de midi, et la journée était difficile tant il faisait chaud. J’espérais être capable de me rendre à Phnom Penh en un jour, mais en chemin, je me doutais bien que je n’y arriverais pas. Me cherchant une bonne raison de ne pas continuer jusqu’à la capitale, je me suis arrêtée au « Wild Rescue Center » de Phnom Tamao, qui ressemblait pas mal, en fait, à un simple zoo. Je n’ai pas tant apprécié l’expérience, d’abord parce que je n’aime pas les zoos, mais surtout parce qu’il faisait vraiment, mais vraiment chaud (est-ce que j’ai dit qu’il faisait chaud?), alors je passais plus de temps à essuyer ma sueur qu’autre chose, et j’avançais vraiment, mais vraiment lentement. Cette nuit-là, je me suis arrêtée au seul guesthouse trouvé en chemin, sur la route de Phnom Tamao justement, où j’aurais pu vivre une expérience simplement neutre mais qui finalement a été plutôt désagréable quand mon hôte a cogné à ma porte à 7 h du matin avec ce qui ressemblait drôlement à des arrière-pensées… Heureusement, j’étais prête à charger mon vélo et à partir, et je me suis enfuie de l’endroit tout de suite après avoir payé.

Moines de Takeo. Tournée du matin dans les restaurants pour recueillir de la nourriture.

Moines de Takeo. Tournée du matin dans les restaurants pour recueillir de la nourriture.

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Tomol, qui surveillait mon vélo pendant que j’essayais d’aller voir les animaux à Phnom Tamao

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Au « Wild Rescue Center » Phnom Tamao, les macaques ne sont pas une espèce menacée. Ils sont partout!

C’est ce matin-là, alors que je faisais un détour autour du lac Tonle Bati, que je suis tombée dans une courbe de sable après avoir en vain tenté de garder l’équilibre. À 28 km de Phnom Penh, je me suis légèrement ouvert le pied, ai grossièrement lavé et pansé le tout avant d’aller faire examiner ma plaie dans un hôpital deluxe de la capitale. J’en suis ressortie avec neuf points de suture bien serrés, le bonheur d’être tombée sur un si bon hôpital et inévitablement avec une réflexion sur mon privilège de pouvoir me permettre de m’y faire soigner (oui, j’ai des assurances, mais j’ai le privilège de pouvoir me les payer). Une réflexion qui s’est poursuivie huit jours plus tard, quand, à l’hôpital provincial de Siem Reap, je me suis fait enlever mes points dans une salle plutôt glauque partagée avec un touriste accidenté qui se faisait recoudre devant moi et qui semblait souffrir un peu. Il y avait du sang partout. L’infirmière chargée de couper mes points semblait tout à fait inexpérimentée et en tirant sur un fil pour essayer de trouver suffisamment d’espace pour entrer le ciseau (ses instruments étaient-ils stérilisés? J’en doute fort…), elle a presque rouvert ma plaie… Ce fut un mauvais moment à passer. Ça m’a coûté 5 $. Au Royal Phnom Penh Hospital, c’était plutôt 200 $… Il y a quelque chose de profondément confrontant dans le fait de visiter un pays pauvre et d’y recevoir des services de riche. Et pourtant, si c’était à refaire, je retournerais assurément à l’hôpital deluxe.

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Au temple de Tonle Bati

Phnom Penh prise 1 : un tournant
Mon premier passage à Phnom Penh aura marqué un tournant dans mon séjour en terre cambodgienne. Pas à cause de ma blessure, somme toute mineure et pas invalidante du tout. Mais à cause de la visite de la prison S21 (ou musée du génocide). Je suis ressortie complètement bouleversée de ces salles où des milliers de personnes ont été torturées. Dans certaines d’entre elles, les lits ou les chaines de torture. Dans d’autres, des centaines de photos de visages de victimes (celles qui n’ont pas été détruites) du régime sanguinaire des Khmers rouges de Pol Pot. Les tortures qui se sont déroulées dans cette ancienne école (qui n’est en fait que le lieu d’horreur le plus connu, mais il y en avait d’autres) ont eu lieu entre 1975 et 1979. Dès 1980, le musée ouvrait ses portes. C’était assez bouleversant de réaliser que seule la durée de ma vie séparait maintenant de la terreur d’alors. Mais encore… Ce n’était que la fin officielle du régime des Khmers rouges, mais les hostilités et le climat de peur ont perduré jusqu’à la fin des années 1990. C’est si près… Ça veut dire que tout le monde, au Cambodge, a été touché par cette guerre ou est relié à quelqu’un qui l’a été. À partir de ma visite de la prison S21, je n’ai plus regardé les Cambodgiens de la même façon. En fait, je n’ai tout simplement plus été capable de les regarder sans penser à ça, sans penser à toutes ces souffrances vécues, endurées, intériorisées. Et pourtant, les Cambodgiens sont là, résilients, encore debout, à nous accueillir avec tant de dignité et de gentillesse. Et nous, on est là à faire du tourisme, souvent comme si de rien n’était, souvent plus préoccupés par ce qu’il y a à « faire » au pays que ce qu’il y a à y savoir, à y apprendre, à en comprendre, à se rappeler.

Lorsque j’étais à Kep, la troisième journée, jour du départ de Sam, lui et moi, accompagnés d’Alexis, un Québécois rencontré à notre auberge, nous sommes rendus au Secret Lake pour nous baigner. C’est Alexis qui nous en avait parlé, et à la chaleur qu’il faisait, nous n’allions certainement pas dire non à une baignade. Nous avons passé un très bon moment au Secret Lake, à nager ou nous laisser flotter sur l’eau… Ce n’est que plus d’un mois plus tard que j’ai appris que ce lac était artificiel, qu’il avait été creusé… par les Khmers rouges. Un autre lieu d’horreur. Ça m’a bouleversée. J’y étais même retournée, au Secret Lake, par la suite… Mais je ne savais pas…

« The Secret Lake isn’t named for its hidden location, but rather what hides beneath it. It is rather beautiful, set as it is within the countryside, but it is another Khmer Rouge horror site. According to our guide, back in the days of the Khmer Rouge, the lake was built using forced labour by prisoners and captured villagers to create a dam. Thousands of the people were killed after they helped build the dam and buried in a mass grave at the bottom. One man who escaped told people of the “secret” location of the mass grave under the water. The bodies have never been recovered and some fishermen have collected human bones along with their daily catch. No wonder there are no hotels on the edge of this lake! Our guide tells us there are not many fish to be caught and the lack of water in the river is a problem. Also, farming option are limited as the countryside is still littered with landmines from the same period.  The man who escaped still lives in the nearby village, but the village remains half unoccupied as it not considered an auspicious place to live. »
(Source : https://accidentalnomads.com/2015/06/30/day-trip-from-kampot-to-kep/)

J’ai souvent pensé à la guerre aussi quand j’étais au Vietnam, sans jamais être capable de concevoir que le Nord et le Sud aient pu s’entredéchirer à ce point, et il n’y a pas si longtemps non plus…

J’ai rencontré quelques étrangers au Cambodge ayant appris le khmer (à raison de deux heures par jour pendant plusieurs mois ou plus d’un an, le plus difficile de la chose étant d’apprendre et de déchiffrer ce qui constitue le plus long alphabet au monde avec 74 lettres… Autrement, il semble que ce ne soit pas si difficile à apprendre) et qui pouvaient donc communiquer avec les Cambodgiens. Et chacune de ces personnes s’est fait raconter des choses par des Cambodgiens… À peu près tout le monde, au monde, ressent le besoin de se raconter.

Des fois, je m’en veux de n’être toujours que de passage partout, de ne pas prendre le temps d’apprendre la langue pour entrer en contact avec les locaux et écouter ce qu’ils ont à raconter, de ne m’en remettre qu’à l’anglais… C’est souvent frustrant pour un touriste de ne pas être compris (et souvent, pour des détails sans si grande importance), alors imaginons comment eux se sentent de ne pas se faire comprendre par les hordes d’étrangers qui débarquent chez eux, alors qu’ils auraient sans doute tant à dire.

***

J’ai quitté Phnom Penh après seulement trois nuits. J’y serais restée plus longtemps, parce que la ville me plaisait bien mais aussi parce que j’y étais accueillie par des hôtes extraordinaires – Colin et Kathleen, un couple de Canadiens y étant établi depuis un an et demi. Je m’étais liée avec Mac, leur adorable matou roux qui m’avait adoptée et venait dormir avec moi la nuit. La présence féline me fait toujours du bien!

 

 

Colin et Kathleen parlent khmer, et cela m’a été bien utile le matin où, à l’aide d’une application installée sur mon téléphone, j’ai fait venir un tuk tuk pour qu’il me mène au marché russe (ainsi nommé à cause des nombreux expatriés russes qui le fréquentaient dans les années 80). Je me suis assise dans le tuk tuk et le chauffeur s’est retourné vers moi en me faisant un grand et ravissant sourire, que je lui ai sans doute rendu. Quelques secondes plus tard, il me souriait toujours et nous étions encore sur place. Je ne comprenais pas ce qui se passait. J’ai fini par comprendre que son regard était une question : il ne savait pas où aller. Je croyais qu’une fois entrée la destination dans l’application, le tour était joué, mais il semble que non : Kathleen allait m’expliquer par la suite que plusieurs chauffeurs de tuk tuk ne sont pas capables de lire les cartes apparaissant sur leur téléphone. Elle m’a aussi expliqué que plusieurs Cambodgiens possédaient un téléphone intelligent mais n’étaient pas capables de s’en servir et utilisaient toujours leur vieux téléphone pas intelligent pour faire des appels, comme si seule importait la fierté de posséder l’objet. Devant mon incapacité totale à parler khmer et l’incapacité totale du chauffeur à comprendre l’anglais, il devenait difficile d’expliquer où j’allais… Le chauffeur a donc téléphoné à quelqu’un parlant anglais et khmer pour que je lui explique où j’allais par téléphone. Mais c’est à ce moment que Colin est sorti pour venir à ma rescousse!

Chauffeur de tuk tuk

Chauffeur de tuk tuk

Siem Reap, la cité d’Angkor ou le musée des gens qui ont chaud
J’ai quitté Phnom Penh en autobus, pour aller rejoindre à temps, à Siem Reap, une amie qui s’y trouvait avec son amoureux. Comme j’avais l’intention de revenir vers Phnom Penh en vélo, je me disais que ce n’était pas vraiment tricher (on verra par la suite que ceci n’est resté qu’au stade de l’intention)… Je suis restée toute une semaine à Siem Reap, incluant cinq jours à visiter les temples de la cité d’Angkor et un long et difficile visa run à la frontière de la Thaïlande à me perdre dans le dédale frontalier sous une chaleur absolument écrasante (cela pour me permettre de prolonger mon visa cambodgien).

Toute la semaine, la chaleur était accablante, si bien que chaque fois que je m’arrêtais pour visiter un temple, j’avais l’impression d’être dans un musée où je pouvais observer les gens avoir chaud; où j’avais moi-même si chaud que j’avançais au ralenti et que je me décourageais à la vue du moindre escalier. Les temples m’étaient parfois pénibles à visiter malgré leur beauté, leur grandeur, leur caractère si impressionnant… Il y avait évidemment beaucoup de touristes, quoique ce ne soit pas la haute saison. Je n’ose imaginer ce que c’est quand ça l’est, parce que parfois, c’était vraiment dérangeant de se faire tasser ou de se faire bloquer le chemin par des touristes qui se prennent en photo l’un à la suite de l’autre. Je me suis un peu amusée à prendre des photos des touristes qui se prenaient en photo (voir ci-dessous). Je me suis gardé le lever du soleil à Angkor Wat pour la dernière journée. Ce matin-là, j’aurai passé plus de temps à observer la masse impressionnante de touristes présents qu’à apprécier le lever du soleil à proprement parler. Cela n’avait pas grand chose de magique. Il existe sans aucun doute des endroits dans la cité où le lever du soleil invite davantage à l’émerveillement ou au recueillement.

Temples

 

 

 

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Il faisait si chaud cette journée-là! Baignade dans un étang devant le temple de Bayon…

Temples et touristes

 

 

Catégorie spéciale : tenir le soleil
Je suis sûrement un peu plate, mais bon sang que je trouve ça cliché et inintéressant!

 

 

Ce qui me plaisait davantage que la visite des temples en elle-même, c’était de me balader à vélo dans la cité d’Angkor, jusqu’au prochain temple, non seulement pour le fameux petit vent, mais pour la beauté du site, des routes bordées d’arbres et d’étendues d’eau. Toute la cité d’Angkor brille de propreté. Je n’ai en fait jamais vu de site aussi bien entretenu et préservé des déchets jusqu’ici en Asie du Sud-Est. La différence frappait.

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Route de la cité d’Angkor

Le temple du serpent et le temple des chats
Lors de ma visite du temple Banteay Kdei, j’aurai croisé mon premier serpent… Je dois dire que chaque fois que je me promène, à pied ou à vélo, et que j’entends du bruit dans les buissons ou les herbes, j’ai peur que ce soit un serpent. Des fois, c’est juste une poule. Ou une vache bien cachée derrière les feuillages. Ou un lézard. À Banteay Kdei, j’ai entendu bruisser à ma droite alors que je me promenais dans les ruines. J’ai regardé et c’était un lézard. Une seconde plus tard, j’ai entendu bruisser à ma gauche. J’ai essayé de me rassurer en me disant que c’était sûrement juste encore un lézard, mais c’est là que je l’ai vu, sortir vigoureusement la tête et une partie du tronc à travers les roches. J’ai eu peur. Je me suis sauvée.

Quelques minutes plus tard, je visitais le temple de Tam Som. C’était la fin de la journée. Il n’y avait pas grand monde. En avançant dans les salles du temple, j’étais vraiment à l’affut des serpents. Mais en me tournant la tête vers la gauche, j’ai plutôt aperçu une maman chat allaitant ses petits. L’image était nettement plus réconfortante. Ça m’a, comme d’habitude, attendrie. Je pouvais oublier le serpent.

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Maman et bébés chats (je n’ai pas osé prendre le serpent en photo…)

One dollar…
En sortant du temple du serpent, pour me rendre à la sortie, il y avait des kiosques de trucs à vendre pour touristes : des vêtements, des foulards, des toiles et bien d’autres choses. Je regardais simplement les pantalons en passant sans aucune envie de m’en acheter quand la vendeuse est accourue vers moi pour me dire : 3 dollars! Only 3 dollars! Et moi de répondre que non, je n’étais pas intéressée. Elle semblait découragée. En m’éloignant, je l’ai entendue me crier : 2 dollars! Comme je ne réagissais pas, je l’ai entendue, de loin, crier : ok, 1 dollar! 1 dollar! 1 dollar… J’ai failli me retourner pour aller acheter les pantalons. Encore à ce jour, je regrette de ne pas y être allée. Pas pour le pantalon. Mais parce qu’elle devait être bien désespérée pour vouloir me vendre à 1$ ce qui se vend normalement six ou huit fois plus cher.

Le matin du lever du soleil à Angkor Wat, le lendemain, je m’étais assise pour déjeuner et une vendeuse de foulards ambulante restait là, à côté de moi, à essayer de me vendre un foulard… J’avais beau refuser, elle insistait. En réalité, ses foulards ne me plaisaient pas vraiment. Presque tous comportaient un motif de temples aux extrémités, et je n’aimais pas trop. Je le lui ai dit : « I don’t like the temples… ». Et devant mon refus répété, malgré son prix baissé à 2 dollars, elle a fini par me répondre, amère : « You don’t like the temples but you see the temples! » Aïe! Elle frappait fort. Son commentaire m’a tellement fait mal – moi, la touriste « riche » ayant les moyens de me permettre de visiter les temples, ce qui n’est pas donné du tout… – que j’ai finalement acheté un des deux seuls foulards sans temples dessus.

Phnom Penh prise 2 : pour un nouveau départ
Quand j’ai quitté Siem Reap après une semaine, j’avais vraiment hâte de reprendre la route. J’étais bien déterminée à rouler vers Phnom Penh (peut-être pas à, mais vers), mais en passant par Battambang, pour ensuite me diriger à la frontière du Laos. Mais ça ne s’est pas exactement passé comme ça.

Une semaine après avoir quitté Siem Reap, c’est en bus que je me rendais de Battambang à Phnom Penh, après avoir passé la semaine la plus difficile de mon voyage : une semaine marquée entre autres par un virulent virus, qui m’a valu deux visites à l’hôpital (j’étais inquiète) et des jours entiers passés seule entre les murs de ma chambre d’hôtel à me réhydrater à l’eau et à l’eau de coco en attendant que ça passe. Voilà le principal désavantage à voyager seule : être malade toute seule. Merci quand même à mes amis qui ont dû endurer mes plaintes à distance et qui ont tenté de me réconforter par voies virtuelles. À ma mère aussi.

Vue de ma chambre d'hôtel à Battambang

Vue de ma chambre d’hôtel à Battambang

C’est assez difficile de se bâtir des plans pour la suite quand on est vidé de toute énergie ou quand on a tellement mal à l’estomac qu’on n’arrive pas à penser à autre chose. Mais j’avais des décisions à prendre étant donné les jours de route perdus. Parmi toutes les options qui se présentaient à moi, la plus judicieuse m’a semblé être de retourner à Phnom Penh en bus. D’abord parce qu’une bénévole de l’hôpital où je suis allée à Battambang m’avait dit que la route 5 était à son avis la pire du Cambodge (une route étroite remplie de poussière et de camions) et qu’elle ne me la déconseillait absolument à vélo. Évidemment, ce n’était pas très tentant pour moi, déjà que j’avais trouvé cette route, entre Sisophon et Battambang, extrêmement difficile. Mais aussi, je me suis dit que si jamais mon virus ne s’en allait pas ou gagnait en force, je pourrais toujours me rendre au Royal Phnom Penh Hospital. Surtout, pas question de reprendre la route tant que je n’étais pas pleinement rétablie! Aussi, j’avais beaucoup aimé Phnom Penh et l’idée d’y retourner ne me déplaisait pas. Colin et Kathleen pouvaient encore m’accueillir et ça me réjouissait d’avoir un peu de compagnie. Et puis il y avait Mac et Teslin, leurs deux chats : un peu de félino-thérapie n’allait certainement pas me faire de mal… Dernier point : j’étais partie de Phnom Penh en bus jusqu’à Siem Reap. De revenir à Phnom Penh allait me permettre de continuer simplement la ligne pleine (quand je la trace sur ma carte papier) jusqu’au Laos, comme si je n’en étais pas partie. Bien sûr, il y aura cette courbe tracée dans le côté gauche du pays, entre Siem Reap et Battambang, reliée à Phnom Penh par des pointillés. Mais au moins, une ligne serait continue… Ah, la psychologie du cycliste des fois!

***

J’espérais en fait vivre un nouveau départ à Phnom Penh prise 2. En plus d’un mois au Cambodge, je n’avais pris la route à proprement parler que sept jours. J’avais le rythme cassé. Ça faisait quand même mal.

J’ai passé deux nuits à Phnom Penh, chez mes merveilleux et généreux hôtes. Leur compagnie m’a vraiment fait beaucoup de bien. Des conversations et des repas partagés. Il y a eu ce moment qui m’a marquée : étant croyants et pratiquants, avant de manger, le soir de mon arrivée, ils ont fait une prière, comme c’est dans leur habitude. Ils ont entre autres remercié Dieu de m’avoir ramenée à Phnom Penh en meilleure santé que les jours précédents, de m’avoir ramenée chez eux. Quelque chose comme ça. J’ai trouvé ça très beau. Je ne suis ni croyante ni pratiquante, mais j’ai trouvé qu’il y avait quelque chose d’extrêmement beau et touchant dans cette façon de remercier, de souligner les petites choses qui arrivent au quotidien. Il y avait aussi quelque chose de très réconfortant dans le fait de me trouver au centre d’une prière.

Deux nuits à Phnom Penh, donc, qui ont passé très vite… Je serais bien restée une troisième nuit, mais je ne voulais pas m’imposer… Et aussi, la santé étant revenue, il était temps que je parte.

Le nouveau départ
C’est lorsque j’ai quitté Phnom Penh sur deux roues que j’ai eu l’impression que commençait vraiment ma découverte du Cambodge. Ou que j’ai découvert un autre visage du pays, celui des petits villages sur le bord du Mékong. La première journée, la route goudronnée est soudain devenue un chemin de terre et de gros cailloux, et cette route difficile a duré une bonne quinzaine de kilomètres. Ce n’est vraiment pas ce que je préfère. Ça me ralentit, c’est cahoteux, il faut éviter les trous, etc. La plupart du temps, ça me donne envie de me plaindre. Mais pas cette fois… Parce que j’ai vécu, aux dernières heures de clarté, sur cette portion de route qui traversait quelques villages, le meilleur de ma journée. Je découvrais les maisons sur pilotis auxquelles on accédait souvent par de bien jolis escaliers, sous lesquelles on installait des hamacs pour se reposer à l’ombre ou des tables / plateformes en bois pour manger en famille; sous lesquelles étaient mis à l’abri équipements, bicyclettes et scooters, et parfois aussi les vaches. Je pouvais observer les villageois à l’œuvre, foulard khmer traditionnel à carreaux noué autour de la taille comme seule tenue ou enroulé autour de la tête. Ou les femmes qui se promènent en plein jour habillées de ce qui ressemble drôlement à des pyjamas. Parfois, j’entendais des petits ensembles de xylophones et autres instruments jouer des airs de musique traditionnelle. Et il y avait les enfants. Des enfants partout, qui me criaient de joyeux « hello! » de sous leur maison, ou du bord du chemin. C’était ma première route pleine d’enfants au Cambodge, et ça m’a vraiment mis la joie au cœur.

Déjà, et ça s’est poursuivi lors de mes cinq jours de route jusqu’à la frontière, je trouvais que tout le monde était beau. Les enfants, les adolescents, les adultes, les vieux, tout le monde. Tous ces visages que j’aurais aimé photographier… Les visages de la route, ce sont toujours les plus belles photos que j’aurais pu prendre. Mais je ne les prends pratiquement jamais. Parce que je trouve que ça ne se fait pas. Ça ne se fait pas de s’arrêter pour prendre des gens en photo et repartir tout de suite après. Alors je confie à ma mémoire cette fraction de seconde où les regards s’illuminent à mon passage, les sourires, les cris des enfants qui répètent inlassablement « Hello! » jusqu’à ce que je disparaisse de leur vue, le rire gêné des jeunes filles, les tapes dans la main des petits garçons. Sur la route de Chhlong à Kratié, le troisième jour, il y avait cette dame que j’ai croisée, qui marchait tenant de sa main gauche, à la hauteur du cou, un bloc de glace. Quand elle m’a vue, elle m’a saluée avec un immense sourire, illuminé par le rayon de soleil qui passait à travers le bloc de glace. C’était une de ces images que l’on n’oublie pas.

Tous les enfants ne sont pas les mêmes. Là-bas comme ailleurs, les tempéraments diffèrent. Certains enfants me regardent avec une curiosité sérieuse dans les yeux en ne disant rien. D’autres me regardent avec méfiance et et silence. Certains me regardent avec fascination et me saluent d’un geste timide. Certaines petites filles gênées rient en se mettant la main sur la bouche quand je les salue. Certains enfants pas gênés du tout m’envoient la main de façon affirmée, d’autres courent littéralement vers moi. Certains semblent se sentir privilégiés lorsque je leur envoie la main. Tant de lumière dans leurs yeux…

C’est toujours bon pour le moral de traverser une allée remplie d’enfants. Mais en toute moi-même que je suis, je ne peux m’empêcher d’interroger le phénomène de l’excitation, voire parfois de l’euphorie, que cause mon simple passage (ou celui d’autres touristes). Pourquoi me faire saluer, moi? Pourquoi me faire saluer, moi, blanche, touriste, occidentale? Est-ce juste parce les étrangers sont normalement salués et que je suis une étrangère reconnaissable? Ou est-ce — ce qui m’apparait plus vraisemblable — parce que je suis un symbole d’outremonde, avec ma couleur, mon vélo, tout mon équipement? Il y a quand même quelque chose qui me rend mal à l’aise.

***

Entre Phnom Penh et la frontière laotienne, j’aurai pédalé 5 jours en m’arrêtant deux fois deux nuits au même endroit, fatigue oblige. Je m’étais jurée de ne plus faire de journées de 100 km et plus dans la chaleur, mais sur la route jusqu’au Laos, les hébergements se faisaient rares, alors je pédalais simplement jusqu’au premier guesthouse que j’allais trouver. 91 km, 111 km, 50 km, 150 km, 92 km… Une moyenne de près de 100 km par jour. La journée de 150 km, de Kratié à Stung Treng, a été particulièrement éprouvante. 9 heures en selle, mal de dos, mal de jambes, mal de fesses, coups de soleil, 18 km dans le noir… Il était impossible que je reprenne la route le lendemain. Je me suis reposée un jour et je suis repartie le lendemain vers la frontière.

Je redoutais cette frontière, réputée pour son niveau de corruption. On m’avait tellement fait peur et raconté toutes sortes d’histoires… Mais mon passage dans l’autre pays s’est déroulé avec une étonnante facilité… ou presque. En arrivant au poste frontalier, j’ai appuyé mon vélo contre une colonne, ai demandé à une touriste qui était là d’y jeter un coup d’œil pendant que j’allais recueillir mon étampe de sortie du pays. Cinq minutes plus tard (j’étais toute seule, il n’y avait personne), je ressortais avec mon passeport étampé et je reprenais mon vélo pour aller jusqu’au poste d’entrée du Laos. C’est à ce moment que j’ai découvert que j’avais une crevaison — ma troisième seulement depuis mon départ. Je crois vraiment avoir une bonne étoile parce que toutes mes crevaisons ont eu lieu à des endroits où il était facile de les réparer. Avoir une crevaison à la frontière me permettait de réparer le tout à l’ombre, ce que ne m’aurait aucunement permis la route par laquelle je m’y suis rendue. J’aurai attendu plus d’une heure avant que la personne responsable des visas se présente à son poste, alors qu’on m’avait dit que ce ne serait que cinq minutes. C’était parfait, j’ai pu changer ma chambre à air pendant ce temps et tout remettre en place! Une bonne façon de rentabiliser son temps… À la toute dernière étape de l’opération, un groupe de Chinois dans la cinquantaine est arrivé. Tous semblaient fascinés par mon vélo, poussaient des bruits d’exclamation. Sans demander la permission, ils se sont approchés pour le soulever, d’abord par la selle! J’ai cru qu’ils allaient l’arracher. J’ai essayé de leur faire comprendre de se calmer un peu, mais ils restaient là à tourner autour et ça commençait à m’agacer. Quand est enfin venu le temps de récupérer mon visa, l’homme m’a regardée en me disant : « 2 $! ». J’ai répondu non (je n’avais pas à payer ce frais bidon, je m’étais bien renseignée). Il m’a dit que je devais alors devoir patienter. J’ai répondu qu’ils m’avaient déjà fait assez patienter, mais l’homme restait impassible. J’ai insisté pour ravoir mon passeport. Il m’a répété « 2$ ». J’ai redit non. J’ai réessayé une autre fois. « 2$ »… C’est à ce moment que je me suis retournée et que j’ai vu le groupe de Chinois qui s’amusaient encore comme des enfants avec mon vélo. J’ai alors payé les 2$ et je suis partie.

 

Me voici maintenant au Laos depuis une semaine. J’y suis arrivée malade, encore. Ça va mieux maintenant. J’écrirai une autre fois sur ce jusqu’ici très beau pays.

Voici, pour finir, quelques photos des cinq derniers jours de route jusqu’au Laos, marqués notamment par plusieurs traversées du Mékong.

Maison sur pilotis 1

Maison sur pilotis

Le long du Mékong après Kampong Cham

Route de Kampong Cham à Chhlong

Ferry Mékong

Traverser le Mékong

Sur le ferry_

Scène de ferry

Sur le ferry 3

Scène de ferry : aucune barrière de sécurité…

Ferry Mékong 7

Vers le ferry

ferry pyjama

Vers le ferry

ferry pyjama 2

Scène de ferry

Ferry Mékong cochons

Scène de ferry

Ferry Mékong 11

Scène de ferry

Scène de ferry

Scène de ferry

Ferry Mékong 9

Scène de ferry

Ferry Mékong 3

Scène de ferry

En sortant du ferry

En sortant du ferry

Route jusqu'à Kratié

Route jusqu’à Kratié

ferry koh trong 2

Sur le petit bateau menant sur l’ile de Koh Trong, juste en face de Kratié

Vache 2.2

Ile de Koh Trong

KT vélo

Ile de Koh Trong

Koh Trong 5

Ile de Koh Trong

Koh Trong 8

Ile de Koh Trong

Le Vietnam est un long pays

Au début, on avance dans un nouveau pays un peu comme un enfant qui apprend à marcher : les premiers pas sont incertains, maladroits parfois. On ne connait rien du pays, alors on observe. On observe tout. Et on a l’impression que tout le monde sait que l’on ne sait rien. On observe les gens, on observe les choses; on observe les évidences comme les subtilités, le gros et le détail; puis on observe les différences avec ce que l’on connait déjà. Je me revois encore à mon arrivée au Vietnam, en novembre. Je ne connaissais rien. J’observais par la fenêtre du bus-taxi qui nous menait chez Quynh, et je n’avais aucun point de repère. Et je me revois à mes premiers jours de vélo, neuf jours plus tard, comme parachutée dans un pays dont j’avais encore tout à apprendre, et des routes, et des codes, et des gens. Je m’arrêtais timidement dans les échoppes du bord du chemin, aléatoirement, sans me sentir encore à l’aise de le faire, et sans savoir encore reconnaitre ou prononcer ces mots qui feraient bientôt partie de mon quotidien : cơm, xôi, rửa xe, vệ sinh, nhà nghỉ, etc. Plus tard, bien sûr, dans le sud, s’ajouterait le fameux nước mía, dont je ne serais plus capable de me passer…

Quatre-vingt-neuf jours après mon entrée au Vietnam, je l’ai quitté, le cœur lourd, laissant derrière moi tous ces points de repère lentement bâtis au fil des jours. Je l’ai quitté au premier jour de l’année du Chien, quatre jours plus tôt que prévu, dans la chaleur languissante et une certaine confusion. Je ne m’étais pas réveillée avec cette idée. Pas du tout. Mais après avoir changé de plan mille fois, j’ai fini par considérer l’option cambodgienne comme étant la meilleure, en ce jour du Têt où tout, ou presque, était suspendu au pays. Les fourmis, affluant normalement de toutes parts, vaillantes, organisées, débrouillardes, efficaces, transportant tout sur leur dos (ou leur scooter…), trouvant toujours le moyen de se faufiler, avaient comme tout laissé en plan le temps d’aller célébrer entre elles. Car les Vietnamiens fêtent le Nouvel An en famille, ce qui explique que les rues étaient pratiquement désertes cette journée-là. Plusieurs déchets jonchaient le sol, en attendant, sans doute que les activités reprennent quelques jours plus tard.

Je n’étais pas préparée à partir ce matin-là. Ça m’a beaucoup bouleversée. Mes premiers coups de pédales au Cambodge, je les aurai faits le cœur un peu triste, dans une certaine incompréhension de ma décision. Je me sentais un peu comme si j’avais trahi le Vietnam en ne restant pas jusqu’au bout de mon visa. J’ai fini par dépasser ce sentiment, même si je me sens encore un peu en deuil.

Voici, pour ne pas oublier ce pays que j’aurai tant aimé, quelques traces du dernier mois que j’y ai passé. Au total, j’y aurai parcouru près de 4000 km, du nord au sud, dans les montagnes ou sur du plat, sur le bord de la mer ou dans les terres, sous les nuages, sous la pluie ou sous le soleil, dans le froid et dans le chaud. Le Vietnam est un long pays.

Le soleil
Ce matin-là, celui où j’ai changé d’âge, je me réveillais pour une rare fois, après presque deux mois au Vietnam, sous un ciel déjà bleu. Très tôt, je suis sortie avec mon vélo explorer les rues d’Hội An encore tranquilles. Je me suis arrêtée quelque part pour manger un bánh mì, comme ça m’arrivait souvent le matin. Il y avait sur place ce chat, noir et blanc, dont les yeux étaient rendus plus verts par le soleil. La journée allait être belle. J’ai passé l’après-midi sur une plage tranquille à lire, écrire et écouter le son des vagues. J’ai trempé mes pieds dans l’eau. Ils étaient tout blancs.

Les nuages et la pluie n’ont pas tardé à revenir. Dès le lendemain, ils étaient là, et allaient s’installer pour le reste de mon séjour à Hội An, cette charmante petite ville du centre du Vietnam éclairée le soir de lanternes de toutes les couleurs. Hội An est une ville très touristique, mais comme à Tam Cốc, j’ai trouvé le moyen d’y vivre un séjour où je ne l’ai pas trop ressenti. Un logement un peu excentré, une plage « cachée » (Hidden Beach, c’est son nom), une balade à vélo dans les iles entourant la ville sur des petits chemins peu fréquentés.

 

J’ai quitté Hội An sous la pluie battante. D’abord chaussures aux pieds, je me suis arrêtée pour protéger mes pieds de sacs de plastique, mais au lieu de ça, j’ai finalement préféré enfiler mes gougounes, l’option la plus imperméable. Elles ne m’ont pas quittée depuis. Ça aura pris quelques jours encore avant que je trouve un soleil qui reste, mais je l’ai trouvé, en témoignent les désormais deux couleurs de mes pieds qui ont beaucoup pédalé. Sous le soleil et la chaleur, j’ai découvert un nouveau visage du pays. On dirait même que le soleil a jeté un nouvel éclairage sur tout ce qui avait précédé; on dirait qu’il m’a permis de réaliser encore plus la richesse de tout ce qu’il m’avait donné à vivre, de réaliser tout l’amour que j’avais développé pour lui.

Jusqu’à Đồng Phú
J’avais décidé de retourner dans les terres pour reprendre la route d’Hồ Chí Minh, qu’il m’aura mis deux jours à rejoindre. Surtout, éviter la QL1, le long de la côte. Éviter ce trafic, ces incessants klaxons. Mais dès le premier jour, je remettais en question cette décision : ce détour par la route d’Hồ Chí Minh, en plus d’être un détour, était loin d’être plat. Les longues montées étaient de retour… Donc en plus de me rallonger, j’ajoutais au parcours quelques degrés de difficulté. J’ai pensé aller rejoindre la côte, mais je ne l’ai pas fait. Ce n’était plus le temps. Et je pense que j’ai bien fait.

Le premier jour de route après Hội An allait me mener à Đồng Phú. Vers la fin de l’après-midi, sous un ciel gris foncé et la plus forte pluie sous laquelle j’aie pédalé au Vietnam, je traversais des rizières dont le vert éclatant contrastait avec le sombre. C’était peut-être inconfortable, mais ce que je voyais était d’une telle beauté! De grandes étendues vertes de chaque côté de moi avec, ici et là, des petits points colorés surmontés d’un chapeau conique : ces infatigables travailleurs et travailleuses à l’œuvre, les pieds dans l’eau, attendant sans doute le coucher du soleil pour s’arrêter. Nouvelle poésie d’un jour de pluie. 

Je me suis rendue Đồng Phú après avoir dû passer à travers une montée de quelques kilomètres et la descente qui l’a suivie, puis après m’être arrêtée dans une obscure nhà nghỉ sur le bord du chemin d’où le propriétaire m’a mise à la porte d’un geste sans équivoque quand j’ai voulu m’informer du prix d’une chambre : je n’étais pas la bienvenue. Après mon éreintante journée sous la pluie, j’étais plutôt à bout… J’ai bien dû verser trois larmes, mais je me suis ressaisie aussitôt : je n’avais pas du tout envie de dormir dans une de ces chambres sombres, glauques et humides (j’y avais jeté un coup d’œil au passage), je pouvais assurément trouver mieux. Jakub et Dasha, les Tchèques rencontrés une semaine plus tôt, étaient partis un jour avant moi sur la même route, alors ils m’ont éclairée sur la question et oui, il semblait que j’allais pouvoir dormir au sec une fois entrée dans Đồng Phú. Quand je suis arrivée à l’hôtel dont ils m’avaient envoyé le lien, la dame était en train de regarder la télévision. Je semblais vraiment la déranger, mais j’ai pu avoir une chambre, c’est ce qui comptait. Le lendemain matin, elle était soudainement beaucoup plus loquace et serviable avec moi et semblait s’intéresser à mon voyage : ce n’était plus l’heure de son émission.

Avant de reprendre la route, je me suis retrouvée par hasard au marché de la ville alors que j’étais à la recherche de xôi pour déjeuner et d’un ananas pour la route. Au marché de Đồng Phú, on ne semblait aucunement habitués à voir passer une touriste, avec son vélo de surcroit. Tous me regardaient avec surprise et curiosité. J’ai demandé où je pouvais trouver du xôi (on dirait que juste de dire un mot en vietnamien attire la sympathie des gens). J’ai fini par en trouver. J’allais le manger debout à côté de mon vélo quand une dame m’a offert de m’asseoir derrière son kiosque. Elle et d’autres femmes tentaient de me parler, en répétant plusieurs fois quand je ne comprenais pas (c’est-à-dire tout le temps), comme si le fait de répéter allait me faire soudainement comprendre le vietnamien… Devant mon incompréhension, elles se disaient des choses entre elles et riaient. J’aurais vraiment aimé comprendre ce qu’elles disaient de moi! En tout cas, je les ai trouvées bien drôles et gentilles.

Marché de Dong Phu

Au marché de Đồng Phú

Des nouilles à rien
Ce jour-là, j’ai pédalé vers Khâm Đức sous un ciel encore gris. Jakub m’avait encore une fois envoyé le lien d’un hôtel, où lui et Dasha n’avaient pas dormi mais dont ils avaient rencontré la propriétaire dans la rue, le matin, qui avait été très aimable avec eux. Je ne me suis donc pas trop posé de question et m’y suis rendue. Gái est tout de suite venue à ma rencontre. Elle parlait assez bien anglais et s’est tout de suite présentée comme étant une prof de yoga. C’était une très jolie femme, aussi colorée que les pantalons qu’elle portait. Elle m’a tout de suite entretenue sur les bienfaits du yoga et sur l’importance du bien-être intérieur. Elle était effectivement très aimable, et semblait prendre un grand plaisir à rendre service.

C’est elle qui m’aura fait manger le repas le plus étrange que j’aie mangé au Vietnam. Alors qu’elle nous accompagnait au marché, moi et une autre fille qui dormait à son hôtel, elle a acheté une grande quantité de vermicelles de riz (déjà cuits), en nous disant que nous allions tous manger ensemble. Elle venait pourtant tout juste de s’arrêter dans un restaurant pour avertir le propriétaire que ses clients allaient aller y manger le soir. Quand je lui ai demandé « Et le restaurant? », elle m’a répondu que ce n’était pas grave, que nous avions juste à y aller le lendemain! Je croyais qu’elle allait cuisiner quelque chose avec les nouilles, donc j’ai pris le temps de prendre une douche. Aussitôt la douche terminée, elle cognait à ma porte pour me dire de venir manger. Sur la table, il y avait les vermicelles de riz, intacts, nature. Et de la sauce soya. C’était tout. C’était le repas. Nous étions quatre à manger. Nous avons terminé les vermicelles au moment même où surgissaient deux nouveaux touristes, des jumeaux irlandais. Gái leur a dit qu’il lui restait des chambres, mais qu’ils arrivaient trop tard pour les nouilles! Je les enviais un peu, ils allaient pouvoir aller manger ailleurs quelque chose de plus consistant. Après ma dure journée de vélo, les nouilles à rien étaient loin de satisfaire mon appétit. Quand j’ai vu Gái mener les jumeaux de l’autre côté de la rue, au restaurant où elle s’était arrêtée un peu plus tôt pour annoncer notre venue, je me suis levée et les ai suivis, dans l’espoir de manger davantage. Là, Gái a apporté sur la table une certaine quantité de bánh bèo, des petits gâteaux de riz. Nous pensions que ce n’était qu’une entrée, mais dès qu’on les terminait, elle en apportait d’autres sur la table. Au bout d’un moment, nous n’en pouvions plus, alors Gái nous a fait la moue pour qu’on continue à manger. Il n’y avait que ça à manger. 

Après cette deuxième partie de repas aussi pauvre en protéines que la première, je suis repartie à l’hôtel, alors que les jumeaux sont partis à la recherche d’un restaurant. J’ai surement mangé quelques noix dans ma chambre.

 

 

C’est extra
Après une très mauvaise nuit de sommeil, Gái cognait à ma porte. Elle venait me porter deux portions de xôi qu’elle avait achetées au marché pour moi. J’ai été touchée et attendrie par l’attention, même si j’aurais préféré dormir encore… Je n’ai pas été capable de me rendormir, et j’ai repris la route sous le ciel encore gris. Pour la première fois au Vietnam, j’ai écouté de la musique en pédalant, pour me motiver un peu et me réconforter. J’avais mal dormi et je ne me sentais pas trop dans mon assiette. Il pleuvait par intermittences. Alors que j’étais en train de traverser un col, la pluie s’est faite plus forte. Mais aussitôt le col traversé, il s’est mis à faire soleil. Il y avait encore des gouttes qui tombaient. C’était magnifique! Et c’est à ce moment précis où j’entrais dans la zone de soleil qu’a commencé à jouer dans mes oreilles la chanson C’est extra. C’était parfait. Je n’oublierai pas.

Je suis arrivée à Đăk Glei après une dure journée de montées, alors que j’avais si peu de sommeil dans le corps. Mais je savais où j’allais, puisque la gentille Gái, la veille, m’avait trouvé une chambre, dont elle avait même négocié le prix au téléphone pour moi. J’ai très bien dormi.

La plus grande coïncidence
J’étais allée m’acheter un bánh mì avant de prendre la route. La dame, qui semblait mener plusieurs projets de front (elle m’a un peu fait penser à moi dans une cuisine, c’en était troublant…), a trouvé le moyen de faire tomber par terre l’œuf destiné à mon sandwich, puis de faire tomber le sandwich au complet. Je ne peux m’empêcher de me dire que ses maladresses – qui m’ont fait perdre quelques minutes mais qui ont donné lieu à des fous rires partagés – ont contribué à l’avènement de l’incroyable coïncidence : rencontrer sur la route, au moment où je m’arrêtais pour prendre mon vélo en photo sur fond de magnifique paysage, ce même homme rencontré sur une route d’Allemagne cinq mois plus tôt, alors que j’étais en train de prendre mon vélo en photo… Et cela, alors que je venais tout juste d’effacer, sur ma carte mémoire pleine, des photos où il apparaissait. C’était sans doute la plus grande coïncidence que j’aie vécue. Et peut-être que ce ne serait pas arrivé si j’avais décidé de m’arrêter à un autre kiosque qu’à celui de la dame maladroite.

 

Cette journée-là, j’ai réussi à me rendre à Kon Tum, après plus de cent kilomètres de vallons. Encore une fois, la musique dans les oreilles m’a aidée. J’ai beaucoup aimé Kon Tum. Une de mes destinations préférées. Il y avait dans cette ville quelque chose de très paisible dont j’avais besoin. J’y suis restée trois nuits, dans un des meilleurs homestays où j’ai logé, espérant reprendre un peu de sommeil, mais les problèmes d’estomac se sont invités (pour la première fois), de même que la découverte d’une fraude bancaire dans mon compte. C’est à Kon Tum que j’étais quand a eu lieu un match de foot important entre le Vietnam et l’Ouzbékistan. Les Vietnamiens étaient très excités d’avoir l’opportunité de se rendre aussi loin… Mais ils ont perdu ce match, qui s’est déroulé sous la neige. Je regardais le match avec la famille du homestay et quand l’Ouzbékistan a compté en prolongation, j’ai laissé entendre ma déception, mais le père m’a regardé avec un sourire qui voulait dire que ce n’était vraiment pas grave. Et il a repris ses activités. Je n’avais jamais été en présence d’aussi bons perdants! Plus tard, des touristes qui avaient assisté au match en plein centre-ville ont raconté qu’au moment de la défaite, on leur avait fait comprendre que victoire ou non, c’était le temps de fêter!

 

Un bus pour Đà Lạt
Par peur de manquer de temps et par une profonde non-envie de me taper deux jours entiers de montée, j’ai pris la difficile décision de me rendre à Đà Lạt en autobus à partir de Pleiku, tout juste après Kon Tum. J’aurais voulu ne pas « tricher » encore, mais bon. J’ai fini par accepter ma décision. Et je pense que j’ai bien fait, malgré le voyage en bus de nuit extrêmement désagréable où je n’ai presque pas dormi. Encore une fois, le bus me laissait en pleine rue, en pleine nuit. Tout était fermé. J’ai déambulé dans la ville entre 3h30 et 9h, en attendant de voir les portes des hôtels s’ouvrir. Quand j’ai trouvé un endroit, je me suis couchée et ai dormi une bonne partie de la journée. Je ne suis sortie que le soir, pour aller manger ce qu’on m’avait conseillé d’aller manger, et pour aller au marché de nuit. On m’avait bien conseillée pour la nourriture, mais le marché de nuit, j’ai détesté. Je lui ai même donné une deuxième chance le lendemain, au cas où ma mauvaise première impression ait été due à la fatigue. Mais rien à faire. Je ne lui ai trouvé aucun charme.

 

Le lendemain, je suis sortie pour m’acheter des bánh mì. Ils étaient vraiment délicieux. J’ai pris quelques photos dans la rue. Puis je suis partie en vélo explorer les alentours. Đà Lạt a certes ses beautés, ses jolies ruelles fleuries par exemple, mais entre elle et moi, ça n’a pas trop cliqué. Je n’arrive pas à expliquer pourquoi. Peut-être parce que je n’y suis pas arrivée en vélo. Peut-être parce que c’était vraiment désagréable d’y pédaler, dans un mélange de trafic et de côtes. Peut-être parce que ça puait l’encens partout, même quand j’étais sur la route et que c’était une forêt qu’il y avait à côté de moi. Peut-être parce que j’étais déçue, m’attendant à beaucoup plus. Peut-être que c’est autre chose qui ne se dit pas par des mots. Je n’arrivais juste pas à m’y sentir bien. Ce qui résonnait en moi avait quelque chose de discordant. Alors je suis partie. Un jour plus tôt que prévu. Avant de partir, je me suis quand même arrêtée au même endroit que la veille pour m’acheter des bánh mì. La dame semblait contente que je revienne. Elle chantait en préparant les sandwichs. Elle était belle. Elle m’a dit « À demain! », mais moi je savais que je ne reviendrais pas.

Un thé dans la ruelle la nuit
La nuit où je suis arrivée à Đà Lạt, je me suis retrouvée à marcher dans une ruelle. Les ruelles de Đà Lạt, c’était bien là que se situait son charme. Au bout de cette ruelle se trouvait Thanh, derrière sa petite échoppe à bún bò. Il préparait les ingrédients pour le matin, quand les écoliers allaient venir manger. Il m’a offert du thé. Je me suis assise avec lui. Ça m’a réchauffée. Đà Lạt étant en altitude, il y faisait plutôt frais pendant la nuit. Thanh était un doux. Je le voyais placer les légumes et les limes dans l’assiette avec tant de délicatesse. Son anglais était limité, mais nous avons réussi à parler un peu. C’était un autre de ces moments poétiques, un peu surréels pour moi : tourner dans une ruelle avec mon vélo dans le noir, et découvrir cette lumière tout au bout. Mais ce moment a dû prendre fin quand la femme de Thanh est arrivée. Elle n’a pas daigné me faire un sourire, me dire un bonjour. Au bout d’un moment, Thanh m’a fait comprendre que je devais partir en me disant : « Sorry… Anne-Hélène go… Sorry…». Il avait l’air sincèrement désolé. C’était quand même un de mes plus beaux moments à Đà Lạt, sinon le plus beau.

 

Chanter au Vietnam
J’avais l’impression de m’enfuir de Đà Lạt tant je ne m’y suis pas sentie bien. Ça a pris une bonne trentaine de kilomètres de montées, de descentes et de montées avant que la vraie descente commence enfin. Je me suis arrêtée ce soir-là dans le village de Tân Sơn, complètement soulagée d’être maintenant loin de cette odeur d’encens qui me donnait mal au cœur. Il faisait plus chaud. Je me sentais légère. Juste avant d’arriver à Tân Sơn, je suis passée par ce village dont je ne me rappelle pas le nom. Il y avait ce jeune homme, alangui par la chaleur peut-être, seul à l’ombre sous un porche, en train de chanter, de « karaoker ». La musique était vraiment forte, et tout le village devait l’entendre fausser dans son micro. C’était magnifique, que je me disais. Il chante, sans aucune inhibition, comme c’est souvent le cas au Vietnam (et dans d’autres pays asiatiques, semble-t-il). Il faussait terriblement, mais il chantait, ce qui devait lui faire du bien ou, à tout le moins, lui procurer un certain plaisir. Je trouve vraiment belle cette pratique répandue du karaoké en Asie. Les gens prennent plaisir à chanter, peu importe qu’ils faussent ou non, peu importe l’heure du jour ou du soir (mais la nuit, ils dorment). Ils font juste s’arrêter pour chanter… n’est-ce pas merveilleux? (Bon, c’est souvent un peu pénible pour les oreilles, mais là n’est pas la question…)

Un long détour
J’ai quitté Tân Sơn avec presque deux heures de retard pour des raisons hors de mon contrôle. Cette journée-là, j’avais le choix entre me rendre directement à Phan Rang, à 36 km de là, ou de m’y rendre en faisant un grand détour de 95 km (130 km au total, donc) pour me donner la chance de traverser le parc naturel de Núi Chúa. Malgré l’heure, et malgré que le détour me faisait pédaler à contrevent, j’ai choisi la voie la plus longue. Je ne savais alors pas que cette décision allait avoir une si grande – et belle – influence pour la suite. Je me suis quand même demandé à quelques reprises si j’avais pris la bonne décision. Ce n’était pas tout à fait plat, disons, ce qui me faisait avancer plutôt lentement, et il y avait le vent, qui me faisait avancer encore plus lentement. J’ai fini par rejoindre la fameuse QL1 – que j’essaie d’éviter autant que faire se peut –, sur laquelle j’avais à peine quelques kilomètres à rouler avant de rejoindre le parc. Il était trois heures. Je n’avais pas mangé. Mon détour m’avait fait prendre une route sur laquelle je n’avais trouvé aucun lieu où m’arrêter. C’était la première fois, sur cette route, que je voyais une grande pauvreté au Vietnam. Ça m’a troublée, parce que partout où j’étais passée jusque là, je n’avais pas senti une telle absence de ressources, un tel dénuement. J’avais l’impression que tout le monde avait à manger au Vietnam. Je pense que c’est presque vrai, mais quand même pas tout à fait. Je ne connais pas encore assez le pays pour le savoir, sans doute. Mais les Vietnamiens à qui j’ai demandé semblaient dire que tout le monde, ou presque, avait au moins du riz à manger.

Je me suis arrêtée au premier restaurant croisé sur la QL1 pour enfin manger quelque chose. C’est là que j’ai décidé de me garder le parc pour le lendemain. Je n’avais franchement pas le temps de le traverser. Je ne savais pas si j’y trouverais un logement. C’était risqué. Je me suis donc cherché un endroit où loger non loin d’où j’étais. C’est à ce moment que j’ai aperçu ce cycliste sur la route et que j’ai couru à sa rencontre. Il me regardait un peu étrangement (c’était dû au contexte de sa journée, je l’ai su par la suite), mais ça n’a pas réussi à tuer mon enthousiasme. Il était avec quelqu’un qu’il avait rencontré sur la route la veille et qui le suivait en scooter. (Ça m’aurait rendue un peu folle, me faire suivre par un scooter…). J’ai dit aux deux où j’allais et leur ai dit de venir aussi, s’ils le voulaient. Et je suis partie. J’étais enthousiaste, mais je ne voulais pas non plus m’imposer à eux, donc je leur ai juste tendu une perche et ai continué mon chemin. Je venais de rencontrer Sam.

Ils sont finalement venus dormir au même endroit que moi. J’ai pu un peu parler à Sam le soir. Et le lendemain matin, je suis partie très tôt, sachant que j’avais de belles montées devant moi… Je ne savais pas si Sam allait suivre le même chemin que moi. Je ne savais pas si je le reverrais. La suite m’a dit qu’il n’avait pas pris la magnifique route du parc, le long de la côte, mais la QL1… Ce soir-là, nous nous sommes arrêtés à 8 km de distance. Le soir, je le contactais et lui proposais qu’on pédale ensemble le lendemain. Ce qu’on a fait.

Le meilleur restaurant

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Le meilleur restaurant

Le voici. Des enseignes comme celles-là, il y en a des millions au Vietnam. Elles se ressemblent toutes un peu dans leur simplicité et l’absence de recherche esthétique. Elles annoncent le riz, le phở, le bún, le type de viande (ou pas, quand c’est un restaurant chay), le plat servi. Ce n’est pas pour l’enseigne que je me suis arrêtée là. Mais regardez-la bien, si jamais un jour vous passez par là…

J’étais en train de traverser le parc de Núi Chúa, il faisait soleil et très chaud et il y avait peu d’endroits où m’arrêter manger (et boire quelque chose de froid) en chemin. Il y avait par contre de superbes vues. Vers midi, je passais devant Vĩnh Hy, un tout petit village de pêcheurs. Je ne savais pas si je devais m’y arrêter ou attendre encore un peu. J’ai alors croisé un couple de touristes en scooter et leur ai demandé si plus loin j’allais pouvoir trouver à manger. Ils m’ont répondu que je n’allais rien trouver pendant plusieurs kilomètres. Je me suis donc arrêtée à Vĩnh Hy. Je suis entrée dans le village et me suis arrêtée au premier endroit que j’ai vu, à une centaine de mètres de la route principale. Je me suis assise. Un homme est venu vers moi. Je ne sais plus ce que je lui ai dit, peut-être simplement que je voulais du riz. Il s’est alors mis à me préparer une assiette. Je ne savais pas ce que j’allais manger… Je m’attendais à quelque chose de simple, à quelque chose d’assez commun en fait. Je ne suis pas très difficile. Je ne m’attendais pas à manger un repas aussi délicieux, le meilleur que j’ai mangé pendant mes trois mois au Vietnam. Dans un tout petit village, pour presque rien. D’abord, du riz et deux gros morceaux de poisson, avec beaucoup de feuilles de coriandre et surement d’autres épices que je ne saurais nommer. Puis vint la soupe, la fameuse petite soupe qui accompagne presque tous les repas vietnamiens. Encore une fois, je ne m’attendais à rien, et surtout pas à tant de sublime dans ma bouche. Une des meilleures soupes du monde, sans exagérer! Il semble que ça s’appelle une soupe aigre-douce. Il y avait dedans du poisson, de l’ananas, beaucoup de parfums… C’est une soupe qui m’a rendue heureuse. Après, j’ai observé le cuisinier aller… Il menait plusieurs projets culinaires de front et tout avait l’air bon! Un artiste des produits de la mer. Quand je suis allée payer, je lui ai dit qu’il était le meilleur cuisinier du Vietnam. Les clients qui étaient là se sont moqués un peu de l’homme qui accueillait mon compliment avec humilité. Mais j’étais sérieuse.

Une fois repartie, je n’ai pas tardé à trouver sur la route des endroits où manger. Trois kilomètres plus loin, peut-être. Les touristes en scooter ne les avaient sans doute pas vus. Je me suis demandé si c’était parce qu’en scooter, ça va trop vite pour qu’on remarque ces petits endroits que mon œil de cycliste recherche toujours sur la route. En tout cas, je ne pouvais pas leur en tenir rigueur. J’aurais pu ne jamais m’arrêter au meilleur restaurant du Vietnam.

 

Mũi Né

Le lendemain, je pédalais avec Sam jusqu’à Mũi Né. Tous les deux avions peur que ce soit trop touristique. C’est ce que nous avions entendu. C’était touristique, oui, mais ce fut pourtant un de mes endroits préférés au Vietnam. Un magnifique village de pêcheurs aux mille embarcations colorées… C’était tellement beau à regarder! Nous avions loué une chambre dans un hôtel à 2 minutes de la plage. Nous sommes bien tombés, parce que ce bout de plage était vraiment tranquille. J’ai tellement aimé l’endroit et j’avais tellement besoin de ce calme que je suis restée une deuxième nuit, alors que Sam prenait la route. Mũi Né avait vraiment un charme particulier.

 

Le marathon, et puis Hồ Chí Minh
Je suis partie un jour après Sam, mais j’ai quand même fini par le rejoindre à au terme d’un marathon de 170 km (mon record) jusuqu’à Long Hải. C’est au cours de cette longue journée de route où j’ai enchainé les boissons froides sur le chemin que j’ai découvert les nước mía, ce jus de canne à sucre si délicieux avec sa petite touche d’agrume.

Le lendemain, nous avions une vingtaine de kilomètres à pédaler jusqu’à Vũng Tàu, d’où nous allions prendre un traversier jusqu’à Cần Thạnh, et de là, pédaler jusqu’à Hồ Chí Minh. Ce ne fut pas une journée facile, mais nous sommes finalement arrivés à destination, dans le noir, après une crevaison de Sam qui a viré au bris de roue quand un Vietnamien saoul a voulu nous aider. Par chance, un réparateur se trouvait non loin de là, sans quoi il nous aurait fallu nous arrêter. C’était une chance d’avoir Sam à mes côtés pour mon entrée dans Hồ Chí Minh. Ça me rendait tellement nerveuse! J’étais encore stressée, mais la présence de Sam rendait la chose tout de même moins pire.

Alors que je pensais me prendre une chambre quelque part (j’étais si fatiguée!), je me suis retrouvée à dormir au même homestay que Sam, dans un dortoir où il n’y avait que nous. Une véritable petite perle dans Hồ Chí Minh. Sam avait bien choisi. Nous étions loin de la zone des backpackers, que je cherchais à éviter à tout prix. Le homestay Little Jasmine, dont l’entrée cachée se situait à une cinquantaine de mètres de la rue, était tenu par un couple de jeunes Vietnamiens vraiment gentils, serviables, sociables et curieux, avec qui nous avons pu avoir de belles conversations.

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Le delta du Mékong
Après Hồ Chí Minh, je pensais prendre mon temps dans le delta du Mékong. Au lieu de ça, mon séjour dans cette région aura été écourté, vu mes nouveaux plans d’aller pédaler sur l’ile de Phú Quốc. J’ai quand même pu visiter un peu Vĩnh Long, que j’ai bien aimé, et pu faire une courte escale à Sa Đéc où je suis allée visiter la maison de l’amant de Marguerite Duras (maison dans laquelle, d’ailleurs, elle n’a jamais mis les pieds). J’avais pris soin, la veille, de réécouter le film.

J’ai passé deux nuits à Vĩnh Long. La première n’était pas à Vĩnh Long même, mais dans un « homestay » à Anh Binh, une petite ile juste à côté, qu’on m’avait recommandé. Le lieu était très beau et paisaible, on pouvait entendre les oiseaux chanter, mais le personnel était vraiment froid et on ne m’a parlé que pour me mettre un menu dans les mains. Ça avait plus l’air d’un resort que d’un homestay. J’aurais pu rester là une deuxième nuit, mais j’ai décidé de me rendre à Vĩnh Long même, où je me suis pris une chambre deux fois moins chère, sans doute beaucoup moins bucolique (c’était sur le bord d’une route relativement passante), mais où je me sentais combien plus confortable. C’était un hôtel où logeaient aussi des locaux. Ça me semblait beaucoup moins artificiel que l’autre endroit. Et ça m’a permis de visiter Vĩnh Long à vélo parmi les fleurs jaunes et orange qu’on trouvait partout, que tout le monde se procurait en prévision du Nouvel An. Les rues étaient pleines de soleil, de melons et de noix de coco.

Phú Quốc
Je me suis décidée à aller à Phú Quốc une fois établi le fait que je ne voulais pas y aller pour me prélasser trois jours sur une plage, mais que je voulais y pédaler (m’accordant quand même quelques moments de plage). Sam avait la même idée. Nous nous sommes retrouvés sur l’ile, après quelques jours de séparation. J’ai tellement aimé pédaler avec lui, un partenaire de route parfait! L’entente était vraiment facile entre nous.

Pédaler à Phú Quốc nous aura permis de voir autre chose de l’ile que le simple visage « paradisiaque » que l’on voit sur les photos. Phú Quốc est une ile habitée. Certains habitants semblent très pauvres. Ils vivent dans un environnement plein de déchets et empestant parfois le poisson pourri. Ce n’étaient pas les rives les plus belles à regarder, mais je suis « contente » d’avoir vu cet autre visage de l’ile, d’avoir un peu plus complet sur ce qu’elle est et d’avoir pu me tenir loin du tourisme de masse.

***

Et puis vint le jour où j’ai traversé la frontière. La décision a été difficile, de partir quatre jours plus tôt que prévu. Mais je ne regrette pas. Ça m’a permis de passer trois jours de plus avec mon compagnon de route avant de le laisser partir. Ça m’a permis d’avoir quelqu’un avec qui partager mes premières impressions.

En entrant au Cambodge, je redevenais cette enfant qui apprend à marcher, mais au début, nous étions deux dans cette situation… Après quelques jours, je suis encore à tout observer, à tout apprendre. Mon champ d’observation se limitera toutefois à Kep pour les deux prochaines semaines, comme je prends ici une pause avant de reprendre la route jusqu’à Phnom Penh et Siem Reap.

 

Photos diverses

 

Note : Pour une raison que j’ignore, je n’arrive pas à mettre ici mes photos d’Hồ Chí Minh, du delta du Mékong et de Phú Quốc. Je réessaierai à un autre moment.

Note 2 : Situation corrigée!

Chroniques de nulle part (et de quelque part)

Au deuxième jour de 2018, après avoir plutôt tranquillement passé Noël sur l’ile de Cát Bà et le Nouvel An à Tam Cốc, deux destinations plutôt touristiques, j’ai repris la route en direction de la prochaine destination prisée des touristes : le parc de Phong Nha-Kẻ Bàng et ses fameuses grottes. La route longeant la côte ayant la réputation d’être dangereuse jusque-là, j’ai décidé de faire un détour de plus de 150 kilomètres par l’intérieur des terres et d’emprunter la route d’Hồ Chí Minh, qui va du nord au sud du pays. Je n’avais évidemment aucune idée de ce qui m’attendait, mais je me disais que ça ressemblerait surement un peu aux routes que j’avais empruntées jusqu’à Cát Bà et Tam Cốc : des petites agglomérations un peu partout, de la vie bourdonnante, des endroits où manger et des petites boutiques où trouver de l’eau, des biscuits et autres trucs pour dépanner.

Baie de Lan Hạ (la veille de Noël)

Tam Cốc

Je me suis plutôt retrouvée en pleine campagne vietnamienne, sur une route où, pendant des dizaines de kilomètres, il n’y avait que de la végétation ou des champs autour de moi et où villes et villages se faisaient plus rares que ce que j’avais connu jusque-là. Planifier exactement la longueur des étapes devenait difficile : je devais m’en remettre au hasard de ce qui allait se présenter à moi après avoir parcouru le minimum de kilomètres que je m’ « imposais » chaque jour, un minimum assez élevé en fait. En effet, comme la grisaille et parfois aussi la pluie étaient de retour, je souhaitais abattre le plus de kilomètres possible par jour pour arriver à temps à destination, c’est-à-dire à temps pour le prochain jour de beau temps annoncé. Le pari était plutôt ambitieux et risqué, mais malgré les obstacles, je n’ai pas regretté cette éreintante course. Parce que le soleil est réapparu tout juste avant mon entrée dans le parc de Phong Nha-Kẻ Bàng et que j’ai vécu, cette journée-là, ma journée de route la plus belle et la plus magique depuis mon arrivée au Vietnam. Le soleil, ça faisait 14 jours complets que je ne l’avais pas vu.

Ce furent six jours de route très intenses physiquement et parfois aussi éprouvants psychologiquement, six jours de route au cours desquels je me suis sentie souvent au milieu de nulle part, ou simplement quelque part dans un long couloir de nuages. Par deux fois, je me suis arrêtée pour dormir dans des endroits isolés en bordure de route : je ne savais même pas où j’étais, parce que ni ma carte papier, ni Google Maps ne me le disaient.

J’avais hâte d’arriver « quelque part », ce qui justifiait aussi, en même temps que mon envie d’arriver à temps pour le soleil, mes longues journées passées à pédaler (en moyenne 100 km par jour). J’ai alors pensé écrire quelque chose sur ces espaces intermédiaires entre deux destinations, ces espaces où l’on ne fait que passer sans sentir que l’on est proprement quelque part, mais où il ne se passe pas rien non plus. Et puis ma réflexion a dévié sur la définition que l’on se fait de quelque part et de nulle part. Au fil des jours, j’en suis arrivée à me dire que l’on appelle parfois nulle part est toujours un lieu pour quelqu’un ou quelque chose. Puis j’en suis arrivée à me dire qu’au cours de ces six jours, et plus largement au cours des quatre derniers mois et quelques passés sur la route, je n’ai jamais été nulle part. J’étais là où j’étais, dans ce genre d’espaces où l’on n’a pas l’habitude de s’arrêter, que l’on a l’habitude de traverser à une vitesse qui ne nous permet pas de les voir ou de les vivre – en avion, en train, en voiture, en bus –, comme s’ils n’étaient toujours que des entredeux, mais j’étais là, nulle part ailleurs. Et j’en suis venue plus tard à me dire que les nuages avaient certes contribué à créer en moi cet effet de flou et d’espace non défini.

M’est alors venue l’idée de ce titre : Chroniques de nulle part. Parce que dans ces espaces flous, intermédiaires ou indéterminés, tant de choses se voient, se passent, se pensent et se vivent. Voyager à vélo n’est pas qu’une collection de destinations. C’est aussi tout ce qu’il y a entre qui fait le voyage. À partir d’un certain moment, j’ai arrêté d’avoir hâte d’arriver. Par contre, je n’ai jamais arrêté d’avoir hâte au soleil.

Mais j’ai dû changer mon titre. Parce qu’il excluait tout ce qui se passe évidemment aussi dans ces « quelque part » que l’on peut nommer.

Voici quelques fragments des quelques dernières semaines, rapportés en vrac.

***

Hello!
« Hello! » est le mot que j’entends sans doute le plus souvent. Le bonjour vietnamien (xin chào) a moins la cote quand il s’agit de me saluer. Utiliser le mot anglais devient gage de fierté, surtout chez les enfants. Parfois, je les vois très bien, qu’ils soient en vélo, en moto, en train de jouer, en train d’aider leurs parents. Mais parfois, j’entends des « hello! » autour de moi sans savoir d’où ils proviennent. Je tourne toujours la tête à la recherche d’un enfant caché quelque part : dans une entrée, sur une butte, derrière les arbres… Des fois, j’en repère un ou quelques-uns. Mais des fois aussi, je ne vois personne, alors je réponds dans les airs, en me disant qu’on finira bien par m’entendre. La palme du « hello! » le plus drôle revient sans contredit à ce petit garçon de deux ou trois ans, quelque part dans le nord du pays, qui m’a salué tout sourire tout en faisant pipi devant moi. (Plus tard, ce petit garçon devenu grand descendra de son scooter pour faire pipi sur le bord du chemin. Quand il croisera le regard d’un.e touriste arrivant à bicyclette, il ne dira pas « hello! », mais se taira plutôt et tournera simplement la tête.)

La vieille dame dans la bruine
C’était quelque part dans les montagnes du nord. Je ne saurais plus dire entre où et où. Je me souviens que c’était un jour de montée et de bruine. Je me souviens aussi m’être arrêtée, peu avant, à une de ces échoppes où, à défaut de trouver une toilette, j’avais trouvé des Choco-Pie. La dame me les ayant vendus m’a pointé un restaurant ou une maison non loin où aller faire pipi; je ne tenais plus, et sur le bord de la route, il m’était loin d’être évident de trouver un endroit à l’abri des regards. Une fois rembarquée sur mon vélo, enfin soulagée du poids de ma vessie pleine, j’ai continué ma montée sous la bruine. Je croisais des marcheurs transportant toutes sortes de choses. Je me souviens avoir salué une dame en noir portant les habits propres à son groupe ethnique (je ne sais pas c’était lequel). Elle a détourné son regard et a continué son chemin en m’ignorant. Je me suis dit : « Bon. », me demandant ce qu’elle pensait de cette étrangère qui parcourait les routes de son pays à vélo. Et j’ai continué mon chemin. Quelques mètres plus loin, une vieille dame habillée de la même manière que la première a croisé mon regard. Elle souriait et manifestait à mon égard un enthousiasme qui contrastait absolument avec l’indifférence de sa consœur. Je l’ai saluée timidement, elle a traversé la rue pour venir me parler, mais évidemment, je ne comprenais rien du tout de ce qu’elle me disait. Elle s’est alors mise à me toucher : d’abord le casque, puis les joues, les épaules et les bras, puis les bras, les épaules et les joues, en s’approchant bien près de moi. Elle souriait toujours, de son sourire auquel il manquait quelques dents, et continuait de me dire que ce que jamais personne d’autre qu’elle ne saura, sans doute. Je lui ai rendu son sourire, et quand j’ai senti qu’elle me laissait partir, j’ai continué ma montée. J’aime croire qu’elle venait de me donner sa bénédiction. Mais ce n’était peut-être pas ça. Comment savoir?

La hutte de paille
Dans le nord, je roulais quand j’ai aperçu, isolée dans la montagne, cette hutte de paille. Il y avait un feu qui brulait à côté et un homme qui s’affairait, que je pouvais voir en tout petit. Une hutte de paille, un feu, un homme. À ce moment, je me suis demandé quelle était la vie de cet homme, s’il se pouvait que cet homme, dans sa vie de montagne, dans ses tâches qui me sont tout à fait étrangères, ait le même type de préoccupations existentielles que les miennes. À quoi pense-t-il pendant qu’il travaille? À quoi pense-t-il le soir avant de s’endormir? Je me suis dit que je ne devais pas oublier cet homme, petit point isolé dans la montagne, toutes les fois où je me sentirai trop collée à ma seule réalité.

Les courses de vélo
C’était quelque part sur du plat. Quelque part entre deux montagnes, sans doute, un répit. Je roulais tranquillement sur la route, sans trop penser, pas lentement mais pas très vite non plus. La route était plutôt sale. Il pleuvait, il avait plu ou il allait pleuvoir. Quand j’ai doublé deux petits garçons à vélo, l’un des deux a décidé de me dépasser à son tour, et ainsi a commencé la course. Je pensais la victoire facile. Mais j’ai beau eu accélérer, le petit sur sa bécane m’a solidement battue. Il était fier et il riait, avec raison!

C’est arrivé encore quelques fois, ce genre de course improvisée. La dernière fois, c’était dans une côte. Je ne donnais pas cher de la peau du petit garçon sur son bicycle tout rouillé. Mais il m’a battue. Ils me battent tout le temps, et ce n’est jamais parce que je les laisse gagner!

À la jonction des routes
J’avais voulu attendre le soleil avant de traverser le col de Mã Pí Lèng, qui relie Đồng Văn et Mèo Vạc. Une vingtaine de kilomètres de vues incroyables, disait-on. Je surveillais compulsivement les prévisions météo. Le soleil devait revenir le samedi. Et je suis partie le samedi, impatiente, après deux nuits passées à Đồng Văn, où j’avais atteint des sommets de lourdeurs nuageuses. Sauf qu’il n’a pas fait soleil. Quelques rayons à peine à travers les nuages, en fin de journée. Mais c’était beau quand même, vraiment beau même, et j’ai juste accepté de devoir attendre une journée de plus avant de pouvoir recharger les batteries.

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Col de Mã Pí Lèng

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Une fois passé le col, la route menant à Mèo Vạc

Le lendemain, le soleil, enfin, après avoir passé la nuit seule dans un grand dortoir aux murs fissurés et sans chauffage. Cette nuit-là, il faisait 4 degrés. Le soleil a tout changé et m’a redonné la motivation de pédaler. J’ai roulé trois jours sous le soleil sur une route très agréable, moins passante que celle qui m’avait menée de Hà Giang à Đồng Văn. Je devais me rendre jusqu’à la prochaine capitale provinciale, Cao Bằng, d’où je pourrais prendre un bus vers Haiphong (je voulais être à Cát Bà pour Noël, mais le mauvais temps m’avait un peu retardée, donc j’allais me donner un petit coup de pouce). Après une nuit à Cao Bằng et une magnifique journée marquée par l’aller-retour aux chutes de Bản Giốc (en scooter, comme passagère), j’ai pris un bus de nuit jusqu’à Haiphong.

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Chutes de Bản Giốc. Sur l’autre rive, la Chine.

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Chutes de Bản Giốc

À 3h39 du matin, on me tirait d’un profond sommeil pour me signaler que j’étais arrivée à destination. Sonnée, je suis descendue du bus, ai chargé le vélo et tenté de comprendre où j’étais, avant de voir l’autobus repartir vers… Haiphong. Sauf que je ne le savais pas encore.

En pleine nuit, on m’avait laissée à la jonction de deux routes : celle qui menait à Halong, et celle qui menait à Haiphong. J’ai mis du temps à comprendre où j’étais, ce qui s’était passé. Je sentais que j’avais été propulsée, comme on dit, au milieu de nulle part. Il faisait noir. Toutes les nha nghi (hébergement) étaient fermées (et je ne sais pas pourquoi j’utilise ce mot au féminin). Il n’y avait que d’énormes camions qui roulaient sur les routes. Plus de montagnes ni de vallons : tout autour de moi était soudain complètement plat et ça me faisait tout drôle. Un autre Vietnam.

J’ai marché un peu pour me rendre compte que je m’étais trompée de direction (c’est comme ça que j’ai fini par comprendre qu’il y avait eu confusion et que le bus était reparti vers Haiphong, réalisant que j’étais en train de marcher, suivant les indications qu’on m’avait données à la sortie du bus, sur la route d’Halong). J’ai rebroussé chemin pour revenir exactement à l’endroit où on m’avait laissée. J’ai fini par trouver un endroit où m’asseoir, manger et calmer ma colère en attendant le lever du soleil.

À partir de ce nulle part jusqu’à mon hôtel sur l’ile de Cát Bà, après une très courte nuit de sommeil brusquement interrompue, et avec dans le corps une grande fatigue et deux shooters d’alcool de riz que j’avais plutôt été contrainte d’avaler juste avant de partir par l’homme qui m’avait servi un phở, j’aurai pédalé 88 km, soit 30 de plus que ce qui aurait dû être… Mais quelques minutes après mon entrée sur Cát Bà, le soleil s’est pointé, ce qui m’a donné l’énergie nécessaire pour passer à travers les vallons de l’ile. Au moment d’apercevoir la première côte, j’ai crié : Noooon! Mais la suite m’aura montré que mes jambes, bien que fatiguées, n’avaient pas perdu de muscle depuis les montagnes du nord. Il était assez tôt dans l’après-midi quand je me suis trouvé une chambre. À peine sortie de la douche, je me suis étendue sur mon lit et me suis endormie en un millième de seconde.

La clé sous la pluie
Après six nuits passées à Cát Bà, j’ai senti qu’il était temps que je reprenne la route. Je suis repartie par une journée nuageuse, puis pluvieuse. En route vers le traversier, j’ai refait dans la grisaille une partie de la route que j’avais parcourue sous le soleil. C’était encore très beau, mais ça n’avait pas, disons, le même lustre. En route vers Haiphong, j’ai retrouvé les joies du trafic et des klaxons. Je pensais dépasser Haiphong, mais une fois rendue, je m’y suis arrêtée pour manger, et le coup de fatigue a frappé, en même temps que s’intensifiait la pluie. J’ai décidé de m’arrêter. J’ai fini par trouver un hôtel sur une rue un peu glauque où les étals étaient peuplés de chiens sur bâtons et de têtes d’animaux.

J’ai profité d’une accalmie du ciel pour sortir manger quelque chose. J’ai fini par m’arrêter dans un « endroit pour manger », sans nom. De la vraie bouffe de rue. Rien à voir avec les festivals de « street food » en vogue par chez nous, où manger trois bouchées coute une fortune. La vieille dame et sa fille (ou petite-fille?) qui traduisait en anglais pour elle étaient très gentilles, et le repas très bon, satisfaisant et vraiment peu cher. Quand je suis retournée à mon hôtel, la pluie avait repris. Je suis arrivée légèrement trempée devant ma porte, pour me rendre compte que j’avais oublié ma clé sur la table d’où j’avais mangé. Un peu découragée de moi-même (c’était loin d’être la première fois que j’oubliais ou perdais quelque chose), je suis repartie pour la chercher. Il pleuvait beaucoup. Je marchais dans la rue et il y avait ce vélo qui se dirigeait tout droit vers moi. J’allais lui céder le passage quand la vieille dame qui le conduisait, tête couverte par le traditionnel chapeau conique vietnamien, a tendu un bras vers moi pour me redonner ma clé. Les lumières de la rue (ou étaient-ce les phares d’un véhicule?) éclairaient son visage qui me souriait. Poésie d’un soir de pluie.

Des Choco-Pie et du thé
Dernier jour de route jusqu’à Tam Cốc. La route était parfaitement plate. Je ne pensais pas avoir le temps de me rendre à destination, mais tout roulait si bien que j’ai fini par y arriver, au terme de près 129 km de route. Toute la journée, j’avais essayé de repérer, dans les échoppes sur le bord du chemin, parmi les innombrables boites rouges de toutes sortes que l’on trouve sur les tablettes, les Choco-Pie Dark, que je voulais essayer mais qui étaient difficiles à trouver. C’est finalement arrivé au kilomètre 97, sur une route plutôt passante. J’ai acheté ma boite de Choco-Pie Dark, dont j’ai transféré le contenu dans mes sacoches. Le temps de le faire et de manger un ou deux gâteaux (qui, finalement, goutaient pas mal la même chose que les ordinaires), j’étais prête à repartir, un peu pressée même. Mais la vieille dame m’ayant vendu la boite s’est à ce moment approchée de moi en me tendant un verre de thé. Ça arrive souvent quand je suis à l’arrêt, dans un restaurant ou une auberge, mais jamais en pleine route comme ça. J’ai trouvé ça si gentil… Le genre de petits gestes qui me font sourire et qui égaient les journées les plus grises. J’ai bu le thé avec plaisir, oubliant momentanément, délibérément, que je devais me dépêcher pour arriver à destination à temps avant la noirceur.

Happy New Year
Une balade à vélo le 31 décembre, près de Tam Cốc, pour aller visiter la plus grande pagode du Vietnam (que je n’aurai finalement pas visitée, faute de temps). Je roule à l’extrême droite de la route. Tout à coup, je sens qu’on me frôle par la gauche. Je me fâche intérieurement et me retourne pour voir qui fait ça. Il y a un scooter à côté de moi. Un petit garçon de deux ou trois ans est en sandwich entre deux femmes. Il me regarde et me dit de sa petite voix : « Happy New Year ». Et les deux femmes répètent « Happy New Year! » avec un gros sourire. Et ils repartent. J’étais attendrie.

Le Nouvel An à Tam Cốc
Le 30 décembre, nous avions été invités, les clients du homestay où je logeais, à souper avec la famille. Ce n’était même pas pour le Nouvel An, je pense. C’était juste comme ça. Ce fut un vrai festin, qui s’est terminé par un karaoké improvisé auquel se sont même greffées quelques voisines. C’était joyeux et festif, bien arrosé d’alcool de gingembre. C’était sans contredit une de mes plus belles soirées au Vietnam, sentiment partagé par les autres touristes qui étaient là.

Scène de karaoké

Scène de karaoké

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Scène de karaoké

Un festin

Un festin

Le 31 décembre, nous cherchions l’ambiance à Tam Cốc pour célébrer le Nouvel An. Il n’y en avait pas. Les rues étaient désertes. Il était 21 h quand, faute d’ambiance, trouvant le temps long et ennuyant, j’ai quitté le groupe avec lequel j’étais dans un restaurant sans musique, prête à aller me coucher. Sur le chemin du retour, j’ai aperçu dans un autre resto, avec quelques autres personnes, Mando et Cedrik, deux Allemands fort amusants logeant à mon homestay. Je suis allée les saluer et leur dire que je rentrais. Mais Mando en a voulu autrement. Elle avait déjà pas mal d’alcool dans le nez et elle était d’humeur très joyeuse. Elle m’a convaincue de rester avec eux. En fait, elle ne m’en donnait pas le choix… Nous avons trouvé un bar où il y avait un peu de monde, avons entrainé les autres, et nous avons célébré la venue de 2018 ensemble, assez calmement somme toute, mais avec plus d’ambiance quand même. On ne sentait pas trop que c’était le Nouvel An.

Le Nouvel An, au Vietnam, se fêtera cette année le 16 février. Ce sera assurément différent.

Les six jours jusqu’à Phong Nha
Ma première journée de la nouvelle année aura été marquée par une longue marche tranquille et introspective dans Tam Cốc en compagnie de Mando et de Katrina, une Espagnole qui était avec nous la veille. C’était parfait pour commencer l’année.

Le lendemain, j’ai repris la route sous les nuages et je ne m’attendais pas du tout à me retrouver sur des petites routes aussi peu passantes. L’introspection continuait, et ça continuait d’être parfait. Le passage à la nouvelle année m’angoisse toujours un peu. J’avais besoin de me calmer.

  1. Des serpents qui me regardent manger

Ça m’aura pris quelques dizaines de kilomètres avant d’enfin rejoindre la route d’Hồ Chí Minh. J’étais contente de faire ce détour par l’intérieur parce qu’il allait me permettre à tout le moins de m’approcher du parc national de Cúc Phương, à défaut de prendre le temps de le visiter (il ne faisait pas beau, je me disais que la randonnée n’en vaudrait pas la peine). Une fois rendue à l’entrée du parc, j’ai quand même décidé d’y entrer et de pédaler le kilomètre et demi jusqu’au guichet. C’était très beau et paisible. Du guichet, je suis revenue sur mes pas et il s’est mis à pleuvoir. Cette journée-là, il allait continuer à pleuvoir comme ça par intermittences.

Je n’aurai peut-être pas visité le parc, mais j’en aurai contourné une bonne partie pour aller rejoindre la route d’Hồ Chí Minh. Pendant plusieurs kilomètres, j’aurai eu vue, à ma gauche, sur le parc et ses montagnes, tandis que moi, je roulais sur du plat. La vue était belle.

Vers la fin de la journée, je me disais que j’allais me rendre jusqu’à la prochaine ville. Mais en chemin, je suis tombée sur un homestay qui se tenait-là, sur le bord de la route. Rien de chaque côté, mais le parc juste en face. Je me suis arrêtée pour m’informer du prix : pour une place en dortoir, il n’en coûtait que 70 000 dongs (moins de 4 $). J’ai demandé à voir le dortoir : c’était une grande pièce toute en bois qui ressemblait à une salle de yoga ou de méditation. Une grande pièce que j’allais avoir à moi toute seule, puisqu’il n’y avait personne d’autre que moi dans la place. C’était encore parfait. Normalement, j’aime bien rencontrer du monde dans ce genre d’endroit, mais là, j’avais encore besoin de mon silence. Normalement aussi, dans les homestays, les gens sont très amicaux et les repas sont partagés. Mais cette fois-là, pas de repas partagé : on m’a servi mon repas sur une table, et j’ai mangé toute seule… Ou pas tout à fait. J’étais observée par les serpents, enroulés sur eux-mêmes dans un bocal et baignant dans du liquide. Dès que j’avais traversé la salle à manger et ses multiples bocaux, je les avais repérés. Je les avais regardés de près et je ne m’étais pas sentie bien. Et là, on m’avait apporté mon repas précisément à la place d’où ils pouvaient me voir, ou plutôt d’où je pouvais les voir.

Vin de serpent

Vin de serpent

Le lendemain, avant de partir, je me suis informée de ce que c’était : du vin de serpent. Les serpents avaient été capturés dans le bois tout juste derrière le homestay, puis tués à coups de bâtons. Je chancelais juste d’y penser. 

2. Karaoké VIP
Vers la fin de la journée, je me suis arrêtée dans une nha nghi pour m’informer, et la chambre – sombre et sentant l’humidité – ne m’a tellement pas plu que j’ai décidé de continuer mon chemin, me disant que j’allais trouver sans aucun doute quelque chose un peu plus loin. Mais je pédalais et pédalais, la lumière baissait et je ne trouvais rien. Ça faisait une bonne dizaine de kilomètres que je pédalais et il n’y avait que des arbres de chaque côté de moi. Je commençais à paniquer un peu quand j’ai vu cette pancarte qui annonçait une nha nghi trois kilomètres plus loin. J’étais soulagée. Mais après trois kilomètres, rien. Pas de nha nghi. Repanique intérieure. Seule solution possible : continuer et espérer.

J’ai finalement trouvé la nha nghi C8 deux kilomètres plus loin. Là, j’étais soulagée pour vrai. Encore une fois, je ne savais pas où j’étais. Juste quelque part sur la route. J’étais la seule cliente, encore. Il y avait un restaurant sur place, sans quoi je n’aurais peut-être pas pu manger. J’avais l’impression de déranger un peu. Je me demandais à quoi ressemblait ce lieu un peu perdu – qui annonçait, comme tant d’autres, sur son enseigne, la présence d’un karaoké sur place – quand il était plein.

Pendant que je mangeais, des clients vietnamiens sont arrivés au restaurant. Je me demandais d’où ils venaient comme ça pour décider de venir manger en plein milieu d’une route, dans un endroit presque désert. J’ai fini par comprendre quand je suis rentrée dans ma chambre. Moi qui me disais que je n’aurais aucune difficulté à trouver la tranquillité, j’ai sursauté quand la musique a retenti tellement c’était fort. Les jeunes clients du restaurant venaient de rentrer dans leur cabine VIP de karaoké. Je les entendais chanter… et fausser. C’était si fort que je me demande encore comment c’est quand les cinq cabines, une à côté de l’autre, sont occupées en même temps.

En plus de ce vacarme inattendu, j’entendais, dans ma chambre, un toc toc toc persistant et plutôt dérangeant, comme le bruit de la goutte du robinet… Sauf que là, c’était la goutte sur le toit de tôle. Dans la chambre d’à côté, vide, on n’entendait rien, alors j’ai demandé à changer de chambre. Un homme est venu dans ma chambre pour comprendre la situation, et comme solution, il m’a suggéré d’allumer la télévision et de monter le volume pour ne plus entendre le bruit! Moi qui voulais juste relaxer et dormir après plus de 100 km de route, je me sentais agressée par le bruit qui venait de partout. J’ai éteint la télé et j’ai juste dit « Non ». Et puis j’ai pu aller dans la chambre voisine.

3. La chambre miteuse
En chemin, ce jour-là, je me suis arrêtée dans un marché tout juste en face d’un grand champ de tournesols. J’avais faim. La dame qui m’a vendu de la nourriture me disait : « Picture, picture ». Je ne comprenais pas trop ce qu’elle voulait dire, parce que d’habitude, comme ce fut le cas plus d’une fois, les personnes qui veulent une photo avec moi viennent se placer à côté de moi et prennent un selfie. Mais elle restait derrière son poste. Elle m’a alors pointé le champ de tournesols et a dit : « Picture! Free! ». J’ai pris une photo du champ avec mon téléphone pour lui faire plaisir. Mais elle insistait. C’est à ce moment que j’ai réalisé que toutes les personnes se trouvant dans le champ de tournesols y étaient pour se prendre en photo (les Vietnamiens aiment bien les séances de photos en nature). Je me voyais mal arriver dans le champ pour prendre des selfies avec des fleurs sous un ciel si gris, alors j’ai continué mon chemin.

C’est ce jour-là, en fin de journée, que j’aurai eu ma première crevaison, après 5925 km au compteur. Cela a ralenti mes ambitions kilométriques : moi qui comptais encore pédaler une trentaine de kilomètres, je n’en aurai pédalé qu’une douzaine de plus, jusqu’à Khai Sơn, le village voisin. Là-bas, je me suis trouvé une chambre un peu miteuse mais qui a quand même fait mon bonheur, malgré les deux condoms utilisés aperçus sous le lit, les serviettes sales (que je n’ai pas utilisées) et les cheveux dans l’évier. Je n’ai pas osé dormir directement sur le lit : j’ai sorti mon drap de soie. L’homme qui tenait la place était gentil, donc je n’avais pas envie de lui dire tout ce que j’aurais eu à redire sur la chambre. J’ai juste laissé faire. Le soir, au resto d’à côté, j’ai eu droit à un interrogatoire en règle de la part d’un petit garçon pendant que je buvais le thé avec sa mère, enthousiaste. Il semblait vouloir me poser toutes les questions qu’il connaissait en anglais, quitte à répéter plusieurs fois la même. Sympathique moment.

4. Une fleur de nénuphar sous la pluie
La journée des malchances. La veille, j’avais oublié mon imperméable à l’endroit où ma crevaison avait été réparée, douze ou treize kilomètres plus tôt. Ce matin-là, il pleuvait, alors je n’ai pas tardé à m’en apercevoir. Solution : pédaler 25 km pour aller le rechercher? J’ai plutôt demandé à ce qu’on me mène là-bas en scooter, où j’ai pu récupérer mon précieux K-way. Le tour de scooter m’a couté un peu cher, mais ce fut une douce balade sous la pluie. C’était intéressant de refaire une partie du chemin de la veille et de constater tout ce qui avait été parcouru. J’ai perdu pas mal de temps avec ça, donc j’ai pédalé moins que prévu cette journée-là, et c’est tant mieux, parce qu’il a plu toute la journée et que je n’avais ni énergie, ni plaisir à être sur mon vélo.

Le midi, je me suis arrêtée pour manger dans un restaurant où j’étais la seule cliente. J’ai demandé du riz : « Cơm, cơm », et la fille me répondait toujours « Phở, phở ». J’ai essayé de lui faire comprendre que j’avais très faim et qu’une soupe n’était pas suffisante, mais elle répétait : « Phở, phở », comme si c’était tout ce qu’elle avait à me servir. Plus je répétais « Cơm, cơm », plus elle répondait : « Phở, phở ». J’ai abdiqué. Il n’y avait pas tant d’endroits où manger dans le coin. J’ai mangé un phở. Entretemps, de nouveaux clients étaient arrivés dans le restaurant. Quand je suis repartie une trentaine de minutes après m’être assise, j’ai pu constater que tout le monde mangeait du riz, du poisson et des légumes! J’étais furieuse.

Vers la fin de la journée, je me suis enfin trouvé un ananas sur la route, après avoir cherché beaucoup. J’étais si contente de pouvoir mettre un peu de soleil dans ma bouche… Mais l’ananas n’était pas mur. Ce n’était pas bon.

L’endroit où, d’avance, j’avais décidé de m’arrêter avait son nom écrit sur la carte : Vũ Quang. J’allais donc, pensais-je, trouver facilement où me loger. Mais ce village était d’un calme inquiétant et après avoir tourné un peu, je ne trouvais rien. Je me suis arrêtée pour demander des informations à des dames sur leur scooter, qui s’enfuyaient toutes avant que j’aie pu ouvrir la bouche. Ce sont finalement des enfants qui voulaient prendre un selfie avec moi qui m’ont indiqué où se trouvait l’hôtel le plus près (c’était peut-être même le seul de la place). J’y suis arrivée, épuisée et soulagée, avec une terrible envie de faire pipi. J’ai essayé de négocier le prix de la chambre, qui m’apparaissait un peu élevé. Mais la dame n’a rien voulu entendre. Devant l’absence d’autres options à l’heure qu’il était, je suis restée. J’avais juste hâte d’arriver à ma chambre. Mais la dame a exigé que j’aille laver mes souliers, et ce, même si je les avais enlevés (comme c’est l’usage à peu près partout ici). J’ai lui ai demandé si je pouvais aller faire pipi avant. Ça a eu l’air de lui couter beaucoup d’accepter de me faire utiliser sa toilette, en témoignaient sa moue et son regard dur. Quand j’ai eu fini de laver mes souliers, elle a exigé que je lave aussi mes jambes pleines de boue séchée. Ce n’est qu’après que j’ai pu monter à ma chambre, où elle m’a suivie pour m’expliquer que le lendemain, le check-out était à 6h30! J’ai essayé de lui expliquer que dans de telles conditions, elle devait baisser le prix de la chambre, mais aucun compromis possible. Je n’ai pas trop insisté, j’avais trop hâte qu’elle s’en aille. Je n’aimais pas cette dame. Quand elle est partie, j’ai failli me blesser en glissant sur son plancher mouillé.

Après la douche, je suis sortie pour manger quelque chose. Les rues de Vũ Quang étaient presque désertes, étrangement tranquilles comparativement à tout ce que j’avais connu jusqu’ici des agglomérations vietnamiennes. Je me suis arrêtée au premier endroit où j’ai vu que je pouvais manger du riz (et pas qu’un phở…). Il n’y avait aucun client dans la place. J’ai dû m’avancer jusqu’au fond du restaurant pour trouver quelqu’un et demander si je pouvais manger quelque chose. C’est là que j’ai trouvé Thủy. Au début, elle semblait dire que je ne pouvais pas manger de riz. Je lui ai alors demandé où je pouvais en trouver. Elle a fini par dire qu’elle voulait que je reste. Je suis restée. Et je l’ai vue quelques minutes plus tard arriver avec un grand plateau avec du riz, du poisson et autres bonnes choses. C’était pour nous deux. Nous avons mangé ensemble, communiquant à l’aide de Google Translate. Thủy était bonne et douce. Toute belle et délicate. Elle semblait si contente de partager le repas avec moi. Et moi j’étais contente qu’elle soit là aussi. Quand je lui ai expliqué que je devais quitter l’hôtel à 6h30 le lendemain, elle m’a dit, dans toute sa candeur : « Tu peux venir ici si tu veux. » J’ai failli pleurer. Quand j’ai voulu payer mon repas, elle m’a dit qu’elle ne voulait pas que je paie, qu’elle était heureuse de partager ce repas et ce moment avec moi. Elle semblait dire qu’elle trouvait Vũ Quang un peu ennuyante.

Thủy

Thủy et sa fille

Je suis repartie le cœur rempli. Thủy, elle était aussi douce et lumineuse qu’une fleur de nénuphar sous la pluie.

5. Malveillance et bienveillance
Le lendemain matin, très tôt, après que la pas gentille dame de mon hôtel m’a redonné mon passeport tout gondolé et qu’elle s’est enfuie à bord de son scooter alors que j’essayais de lui poser une question, je suis retournée voir Thủy pour le déjeuner. Elle m’a servi du xôi (riz gluant) comme j’aime en manger le matin et des nems.

Quand j’ai pris la route, il était tôt. À midi, j’avais déjà pédalé 67 km. C’est à ce moment que je me suis arrêtée dans un village même pas sur la carte pour manger. J’ai commandé mon repas et je me suis assise pour décompresser. Un vieil homme soul, petit et maigre, que j’avais croisé en face du resto en y arrivant, s’est approché de moi et Google Translate semblait me dire qu’il voulait faire quelque chose pour satisfaire une princesse. Mais Google Translate changeant toujours d’idée (peut-être parce que le discours de l’homme était incohérent), ce qu’il me disait n’était vraiment pas clair. Il m’a demandé de le suivre. J’ai répondu poliment que non, que j’étais fatiguée et que mon repas allait arriver. Il a insisté. Je lui ai redit que non, mais il ne semblait pas en faire grand cas, tandis que moi, je commençais à avoir peur d’être impolie. Je l’ai suivi à contrecœur. Je pensais qu’il voulait me montrer quelque chose de l’autre côté de la rue. Mais non. Il me faisait avancer toujours plus loin sur la rue perpendiculaire à la route principale. J’avais beau lui redire que je ne pouvais pas le suivre aussi loin, que j’attendais mon repas, etc., il semblait s’en foutre complètement et il me poussait à avancer comme si j’étais un buffle. Plus j’avançais, plus je me sentais inconfortable, et plus je perdais patience. Je voulais comprendre la situation, mais Google Translate me parlait à la fois de princesses et de chants russes. Au bout d’un moment, j’ai vraiment, vraiment perdu patience. Un groupe de jeunes étaient là. Ils voyaient que quelque chose ne fonctionnait pas. Je leur ai dit que je voulais juste comprendre la situation, que l’homme se refusait à m’expliquer. Que je voulais savoir où il m’emmenait. Que je voulais retourner manger mon repas. Je n’ai jamais su ce qui se passait, mais un des jeunes a fini par me dire que je pouvais retourner au restaurant. Je n’ai plus revu l’homme soul et insistant. Et je me suis sentie profondément mal de cette histoire pendant plusieurs kilomètres après. J’avais beau me dire que je n’avais pas mal fait en refusant de le suivre jusqu’au bout, j’avais beau avoir peur, après coup, de ce qui aurait pu se passer, j’avais quand même peur d’avoir mal agi.

Je me suis sentie ainsi jusqu’à temps d’arriver à cette nha nghi miraculeuse que je n’aurais peut-être pas tant considérée comme un miracle si j’avais su me servir correctement de mes outils technologiques (je l’ai su par la suite). Mais le vrai miracle, c’était cette bienveillance avec laquelle je me suis sentie accueillie. J’ai d’abord passé l’endroit, en me disant que je trouverais peut-être autre chose 2 kilomètres plus loin, mais une dame m’ayant aperçue a couru jusqu’à la rue pour me dire de revenir. Je n’avais aucune raison de ne pas y aller. J’avais envie de me sentir accueillie quelque part après l’épisode éprouvant de l’homme soul (et de la dame pas gentille de l’hôtel). J’ai répondu à l’appel de la dame, qui semblait si enthousiaste que je sois là. Juste ça, ça me faisait un bien énorme.

Ce soir-là, j’ai été merveilleusement bien accueillie à la nha nghi Anh Linh (j’ai essayé de faire comprendre à mes hôtes que ça ressemblait à mon nom, en vain). J’ai partagé un repas avec toute la famille (élargie), bu le thé, échangé avec des hôtes qui me posaient plein de questions. L’homme soul était loin derrière moi.

 

6. Et le soleil fut
Je suis repartie ce matin-là le cœur léger, une ballade vietnamienne dans la tête. Il faisait encore gris… Mais je savais que le soleil s’en venait… Et le soleil fut. Juste avant que j’entre dans le parc de Phong Nha-Kẻ Bàng. C’était beau, délivrant, magique, sublime. Tout le monde semblait heureux. Je me sentais peut-être un peu comme chez nous quand, aux premières belles journées d’après l’hiver, tout le monde semble heureux.

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Peu avant d’entrer dans le parc de Sur la plage de Phong Nha-Kẻ Bàng

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Peu avant le parc de Parc de Phong Nha-Kẻ Bàng. Elle a fini par me rattraper et par pédaler à côté de moi…

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… et c’est à ce moment que j’ai pu la prendre en photo.

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À vélo

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Beaucoup de « Hello! »

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Scène d’agriculture

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Dans le parc de Phong Nha-Kẻ Bàng

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Parc de Phong Nha-Kẻ Bàng

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Parc de Phong Nha-Kẻ Bàng

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Parc de Phong Nha-Kẻ Bàng

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Parc de Phong Nha-Kẻ Bàng

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Buffle

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Une route partagée

***

Des lanternes dans le vent
À Phong Nha, il a fait soleil et chaud pendant deux jours. Très chaud. À la fin de la deuxième journée, subitement, le ciel s’est couvert de nuages. J’étais partie en balade à vélo avec Anna, une Polonaise rencontrée sur place, et nous avons tout juste eu le temps de revenir avant qu’il fasse trop noir et avant que la pluie se mette à tomber. Il ventait beaucoup, tout à coup.

De retour au centre-ville, j’ai fait examiner mon vélo par Olivier, un Québécois s’y connaissant pas mal en mécanique vélo. Je l’avais rencontré le matin pendant la visite de la grotte de Phong Nha. Il m’avait demandé tout bonnement si j’avais eu des problèmes mécaniques. Je lui avais répondu : « Justement … » Rencontre providentielle.

Anna m’avait donné rendez-vous, ce soir-là, au Easy Tiger, l’endroit cool de Phong Nha. Ce n’était pas trop mon genre d’endroit, mais j’étais prête à passer par-dessus. Là-bas, il y avait des chansonniers qui chantaient les hits en anglais choisis pour attiser les nostalgies du touriste moyen. Anna appréciait beaucoup. Moi, pas trop. La place était bondée de touristes festifs. Aucun Vietnamien à l’horizon. Certains, souls, hurlaient les paroles des chansons. D’autres, sans doute souls aussi, se levaient sur leur siège et dansaient. La musique était très forte. J’avais mal à la tête. Pour m’évader un peu en attendant de quitter les lieux, je regardais dehors les lanternes danser dans le vent, sous la forte pluie. Ce spectacle m’appelait davantage.

Le lendemain, le mercure avait chuté de 30 à 13 degrés. Les nuages et la pluie étaient de retour.

De Huế à Thôn Bình An
Et les nuages et la pluie furent jusqu’à Huế, bien jolie ville où je n’aurai passé que deux jours, mais qui donnait envie de la connaitre un peu ou beaucoup plus. J’ai tout de même repris la route parce qu’il le fallait, par des chemins plutôt tranquilles. Ce jour-là, le soleil est momentanément revenu. En fin de journée, j’ai fait un détour pour me rendre à une auberge située pas très loin de la plage, à Thôn Bình An, question de m’éloigner de la route passante. Je n’ai pas regretté ce détour, qui m’aura fait vivre un moment de plénitude sur une large route où j’étais pratiquement seule.

***

De la compagnie
Maintenant passé le col de Hai Van (ou le col Nuages), frontière climatique entre le nord et le sud, j’ai espoir de voir plus de soleil. J’ai passé ce col hier d’une manière tout à fait inattendue. Ça commençait tout juste à monter quand j’ai senti une présence à côté de moi. Quelqu’un me parlait… et me filmait même! C’était Jakub, un cycliste tchèque en voyage avec Dasha, sa copine, qui venait m’aborder. J’ai parlé avec eux tour à tour, dans la montée, et jamais une montée de 10 km (et même un peu plus) ne m’aura paru si courte. Nous avons pédalé ensemble toute la journée, et puis encore le lendemain. À Hoi An, nous logeons chez la même personne : Chloé, une cycliste française en pause de quelques mois à Hoi An et qui ouvre ses portes aux autres cyclistes. Ça fait du bien de rencontrer des personnes partageant le même moyen de locomotion…

Ce col est réputé pour être « la route côtière la plus spectaculaire du Vietnam ». Mais c’était nuageux et nous n’avons pas vu grand chose. Et ce n’est tellement pas grave, parce que depuis mon départ, en Europe comme ici, j’en ai tellement vu des belles routes, des beaux paysages. Même sous les nuages…

Et quelque chose me dit que ce n’est pas fini.

Je suis maintenant à Hoi An pour quelques jours. La ville me semble déjà magnifique. Quand je me suis réveillée ce matin, le ciel était bleu. Mon vœu avait été exaucé : j’avais demandé du soleil pour commencer ma nouvelle année.

 

Dans les nuages du Vietnam

Đồng Văn, Vietnam, 15 décembre 2017
J’avais pensé rouler vers le sud. Je me retrouve maintenant plutôt à rouler dans les nuages du nord du Vietnam. Jamais, il y a un mois, dans les côtes de l’Algarve, je ne me serais imaginée consentir à traverser autant de montagnes à mon arrivée sur l’autre continent. C’était complètement inattendu! Et c’est assurément le plus gros défi physique de ma vie. Dans les grandioses monts du Vietnam, je me dépense et me dépasse.

Depuis que j’ai enfourché mon vélo, le 29 novembre dernier, j’ai grimpé plus de 11 000 m et en ai descendu à peu près autant. Sur onze journées de route, deux seulement ont été roulées entièrement sur du plat, et quelques-unes n’étaient pratiquement faites que de montées et de descentes. Onze journées de route et environ 488 km roulés. Je me rappelle qu’après mes quatre premières journées en Allemagne, j’en avais roulé 411, et que sur cette distance je n’avais connu qu’une montée, en ligne droite, pas si forte ou pas si longue à mon souvenir, mais qui m’avait fait néanmoins peiner. Je me rappelle aussi qu’avant de partir, je n’avais pas d’itinéraire, mais tout de même le vague projet d’éviter le plus possible les montagnes.

C’est difficile parfois, les montées. Souffrant. Ça fait suer. Ça fait avoir chaud même quand il fait froid (et après je gèle quand ça redescend). Des fois, les pentes sont tellement raides que je dois pousser mon vélo (plus léger de 8 ou 10 kg qu’il ne l’était en Europe, heureusement). Parfois aussi, elles se grimpent très bien, et alors, je me rends compte que depuis quelques mois, j’ai sûrement gagné un peu de muscle (et sûrement aussi un peu plus de plaisir à grimper que je n’en avais jamais eu avant mon départ).

Les descentes, c’est parfois aussi très difficile… pour les mains. Il est des descentes – dont celle du premier jour, d’une longueur de 25 km – tellement douloureuses que je dois m’arrêter plusieurs fois en cours de route pour reposer mes mains. C’est que parfois, ça descend trop sur des routes toutes en courbes et pas toujours d’état égal – des routes de montagne étroites, de surcroit, partagées entre camions, bus, voitures, scooters, piétons, cyclistes et animaux. Il faut alors être très vigilant et avoir les deux mains sur les freins constamment. Mais heureusement, d’autres descentes n’exigent pas autant d’efforts des mains, parce que plus douces ou parce que faites sur des portions de route plus belles ou plus larges : celles-là sont soulageantes et accueillies comme de vraies récompenses!

Et quand j’en arrive à rouler sur du plat après des kilomètres de montée ou descente, on dirait que je n’y crois pas…

Dénivelé

Dénivelé de ce que j’ai parcouru jusqu’ici

Jusqu'à Bac Hà 3

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Bắc Hà. Vue du Homestay Quyên. (2 décembre 2017)

1. Départ Bac Hà

Ma vue à mon départ de Bắc Hà (4 décembre 2017)

6. Route Ban Lien - Nghia Do

Une des journées les plus difficiles, entre Bắc Hà et Quang Bình, mais peut-être la plus belle. Une route magnifique! (mais un peu épeurante aussi) (4 décembre 2017)

8. Lac direction Tho Homestay (bis)

Sur la route de Na Rang (5 décembre 2017)

35. Ha Giang pas noir et blanc

En sortant d’Hà Giang (9 décembre 2017)

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Entre Hà Giang et Quản Bạ (9 décembre 2017)

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Entre Hà Giang et Quản Bạ, une longue montée qui allait encore continuer… (9 décembre 2017)

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Autre photo de la montée entre Hà Giang et Quản Bạ (9 décembre 2017)

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Vue sur la vallée de Quản Bạ (9 décembre 2017)

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Quản Bạ au matin (10 décembre 2017)

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Sur la route entre Quản Bạ et Yên Mình. (10 décembre 2017)

En quittant Sung La

En quittant Sủng Là, le village où j’avais dû m’arrêter la veille pour cause de non-visibilité. Continuer jusqu’à Đồng Văn aurait été imprudent. Il y avait une bonne côte montante tout juste à la sortie du village (au milieu de laquelle a été prise cette photo). (14 décembre 2017)

En quittant Sung La 2

Du haut de la côte à la sortie de Sủng Là. (14 décembre 2017)

Nuages

Dernière étape jusqu’à Đồng Văn. Les cimes sont encore ennuagées, mais le brouillard s’est dissipé et je peux de nouveau voir quelque chose devant et autour de moi, contrairement à la veille… (14 décembre 2017)

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Sur la route de Đồng Văn (14 décembre 2017)

 

Mais même si c’est difficile, je suis heureuse de le faire, de grimper, de traverser ces montagnes. Les paysages sont sublimes et ne ressemblent à rien de ce que j’avais vu auparavant, quand je les vois… Car la plus grande difficulté de mon périple dans le nord, ce n’est pas tant les longues montées que l’accumulation des jours sans soleil. Aujourd’hui, pour la première fois en une dizaine de jours, j’ai enfin aperçu des coins de ciel bleu et vu poindre des rayons à travers les nuages. J’ai eu très peu de soleil depuis mon arrivée au Vietnam. Cinq ou six jours tout au plus sur presque un mois. Sinon, ce sont d’épais nuages qui couvrent le ciel sans répit. Les montagnes, elles sont toujours pleines de beauté et de majesté, sous le soleil comme dans les nuages. Mais l’absence de lumière, à la longue, affecte considérablement mon niveau d’énergie, ce sur quoi même tous les Choco-Pie consommés ont un effet plutôt limité. Par deux fois, c’est littéralement dans les nuages que j’ai pédalé : le brouillard était tellement épais que je ne voyais pas plus loin que dix ou quinze mètres devant moi. Si un scooter me doublait, il disparaissait aussitôt dans le blanc. Si un camion ou un bus arrivait, je l’entendais mais ne le voyais qu’au dernier moment… Alors, revêtant mon dossard jaune fluo, je me rangeais sur le côté et attendais qu’il passe.

J’ai pris quelques journées de congé cette semaine. Pour me reposer, certes, mais aussi pour me laisser la chance de faire l’étape que l’on dit la plus belle sous le soleil, dont le retour tant attendu est prévu pour demain.

Retour en arrière
Le dimanche 19 novembre, à 4 heures du matin, heure du Portugal, je me réveillais après avoir dormi une heure ou deux tout au plus. Une toux persistante et quelques pensées intranquilles m’empêchaient de m’endormir. Après mon sprint de douze jours, j’avais fini par tomber malade, et de tout mon séjour dans la belle Lisbonne, je ne suis pas parvenue à trouver le long sommeil dont j’avais besoin. À 4 heures, donc, je me réveillais. Le taxi allant me mener à l’aéroport allait arriver 20 minutes plus tard. Gonçalo, généreux jusqu’au bout des doigts, s’est réveillé aussi pour m’aider à transporter tous mes bagages à l’extérieur.

Environ vingt-deux heures plus tard, j’arrivais à Hanoi, au Vietnam. J’avais beau avoir dormi au moins quelques heures dans chacun de mes deux vols, j’étais fatiguée. Heureusement, tout s’est vite et bien passé à l’aéroport. Mes bagages, mon vélo, tout était bien là! Quynh, l’homme qui allait m’héberger en principe pour les deux jours suivants, était venu m’accueillir et m’aider pour le transport de mes bagages jusque chez lui. Quelle gentillesse! Nous avons pris un taxi-bus, parce que le bus ordinaire refusait de transporter mon vélo. Il faisait gris sur Hanoi. Pendant le trajet, j’observais à travers la vitre pendant que Quynh commentait. Je ne comprenais pas trop ce qui m’arrivait, où j’étais. J’étais dans une autre dimension on dirait. Une dimension où on ne saisit pas la dimension des choses. À un certain moment Quynh m’a interrogée sur mon itinéraire. Je n’avais évidemment aucun itinéraire de planifié. Je n’avais pas eu le temps d’y voir, et même si je l’avais eu, je n’aurais pas su quoi en faire, par où commencer. Il m’a demandé si je comptais aller pédaler dans le nord du pays et j’ai répondu par un non bien affirmé, ma seule idée étant de descendre vers le sud pour plus de chaleur.

Vers 11h30, je déposais vélo et bagages chez Quynh. Une heure plus tard, après mon premier repas au pays dans un « endroit pour manger » (un de ces innombrables lieux informels où on sert de la nourriture dans la rue), je m’endormais profondément sur fond de bruits de moteurs et de klaxons, sur le matelas le plus dur sur lequel j’avais jamais dormi, mais peu m’importait. Je me réveillais cinq heures plus tard, un peu sonnée. Plus tard, nous sommes sortis manger un phở. Je vivais avec Quynh mes premières traversées de rue hanoïennes. Une chance qu’il était là! Dans le dense et effervescent trafic de la ville, mon état de fatigue et de flottement ne m’aurait pas fait aller bien loin toute seule. Pour réussir à se faufiler entre les scooters, qui fusent de toute part, et les quelques voitures, une règle bien simple : avancer et s’arrêter si nécessaire, mais ne jamais reculer… Parce si on recule, on risque de se retrouver dans la trajectoire des conducteurs ayant tenté de nous contourner.

Le lendemain, après une nuit de sommeil profond, je me suis réveillée, très tôt, au son de chants bouddhiques provenant de la rue (il y avait une pagode juste en face, et c’était le jour d’ouverture du Congrès national de l’Église bouddhique du Vietnam). C’était un réveil dépaysant et agréable. Puis je me suis rendormie. Plus tard, je sortais seule pour la première fois. Je suis allée manger, puis suis allée visiter le Musée de la femme. C’était très intéressant, mais j’étais si fatiguée que je cognais littéralement des clous. Je suis donc retournée me coucher.

J’ai passé toute une semaine comme ça, à dormir beaucoup, à manger et à arpenter un peu les rues d’Hanoi. Ma santé n’allant pas s’améliorant, Quynh avait généreusement accepté que je reste plus longtemps que les deux jours prévus (lire ici : toute la semaine). Il a juste été un hôte incroyable et je suis profondément reconnaissante à la vie de l’avoir mis sur mon chemin, pour toutes les gentillesses, les services rendus, les explications et les conseils reçus, les histoires racontées (la guerre du Vietnam, notamment).

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Merveilleux Quynh!

Quynh est un Vietnamien né et ayant grandi en France. En 1982, il est venu s’installer définitivement au Vietnam avec sa femme, pour participer, dit-il, à la reconstruction du pays. Il connait le français et le Vietnam, ce qui devait m’être drôlement utile. Mais aussi, il est cycliste et il a fait plusieurs voyages de vélo. Un soir que nous regardions ensemble la carte du Vietnam, il m’a redemandé si je comptais aller dans le nord du Vietnam, me disant que je le devrais, parce que c’était la plus belle partie du pays selon lui et que les habitants (composée en bonne partie de minorités ethniques) y étaient fort aimables. Il m’a indiqué les endroits où je devais passer, m’avertissant au passage que c’était montagneux. Ma bronchite ne me donnait pas le gout de monter des côtes (et bon, je ne suis pas non plus une grimpeuse née), et le temps gris d’Hanoi renforçait mon envie d’aller vers du soleil et du chaud. Ça m’a pris un jour ou deux, mais j’ai décidé d’aller dans le nord. Pour moi qui commençais à sentir une certaine angoisse à rouler sur les routes très passantes du Vietnam, l’argument de Quynh était bon : les routes du nord sont plus tranquilles.

Hanoi-la-grise
D’Hanoi, je garderai un souvenir gris. Au début, elle me fascinait, avec toutes ses échoppes, ses restaurants ou ses « lieux où manger » présents pratiquement partout, ses trottoirs faits pour tout (prendre le thé, manger, stationner son scooter, vendre de la nourriture ou autre chose, etc.) sauf pour marcher dessus, sa cacophonie et son désordre. Sous les nuages, je l’observais et l’apprivoisais lentement, en attendant, on dirait, de la voir rayonnante sous le soleil. Mais le soleil ne venait pas. Après une semaine, Hanoi-la-grise m’oppressait. En tout et pour tout, j’aurai vu le soleil environ 15 ou 30 minutes en une semaine, la dernière journée, avant que ça se couvre de nouveau. Et si le manque de soleil affecte mon niveau d’énergie, il peut aussi affecter mes perceptions… (Je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé Hanoi, ce serait faux, mais je l’aurais sans doute plus aimée sous le soleil.)

La bronchite semblait s’être calmée un peu les deux ou trois premiers jours, mais au lendemain d’un massage dont je croyais qu’il me ferait le plus grand bien, mais qui semble plutôt avoir beaucoup ébranlé mon corps, je me réveillais avec des symptômes ravivés. Je n’étais vraiment pas bien. Ce jour-là et ceux qui ont suivi, j’ai eu du mal à me reposer. La nuit, je mettais un temps fou à m’endormir parce que je toussais. Le matin, je dormais longtemps et je commençais tard mes journées. J’avançais dans Hanoi au ralenti. Le trafic, l’odeur du gaz, l’air pollué, le bruit, tout cela m’incommodait de plus en plus, alors qu’au début, je ne voyais ces éléments que comme de simples caractéristiques de la nouvelle ville où j’étais. Je me soignais aux huiles essentielles. Quynh m’a donné du sirop. Sa femme – si gentille elle aussi!–, que je n’ai vue qu’une fois, m’a suggéré de faire des inhalations et m’a emmenée à la pharmacie pour que je procure un remède naturel qu’elle a l’habitude d’utiliser. Tout ça a aidé.

J’avais remonté mon vélo sans encore y toucher, me sentant profondément angoissée à l’idée de pédaler dans le chaos des rues hanoïennes. Et puis je ne voulais pas pédaler tant que je n’irais pas vraiment mieux. J’ai donc décidé de ne pas commencer mon voyage sur deux roues à Hanoi, mais de prendre un bus jusqu’à Sapa, dans le nord, avec mon vélo, et de m’y reposer en attendant de commencer à pédaler. Le matin de mon départ, Quynh, témoin de mon angoisse, m’a accompagnée jusqu’à la petite gare où je devais prendre le bus pour que j’y achète mon billet, question que je fasse une fois avec lui le trajet sur la nationale (vraiment très passante) avant de devoir le refaire seule plus tard dans l’après-midi. Ça a désamorcé une partie de mon angoisse. Comme c’est dans son habitude, Quynh, le long de la route, m’expliquait plein de choses bonnes à savoir quand on roule à Hanoi (ou au Vietnam en général). À un certain moment, il m’a pointé, en riant, un panneau qui indiquait une voie « cyclable ». Cette voie était évidemment remplie de scooters qui y roulaient allègrement dans la confusion la plus totale. Plus tard, alors que nous étions arrêtés à un feu de circulation à une intersection plutôt anarchique, j’ai demandé à Quynh quelle était cette voix de femme qu’on entendait dans des hauts-parleurs. Il m’a répondu en souriant que cette voix rappelait aux conducteurs les règles de circulation routière…

Hanoi

Après ce baptême des routes d’Hanoi, je suis allée faire – seule – le tour du lac Ho Tay : une quinzaine de kilomètres de relative quiétude, loin du gros trafic caractéristique de la ville. Il y avait plein de petits commerces autour, dont un magasin de vélo, où je me suis arrêtée. La vendeuse, une Vietnamienne ayant vécu quelques mois à Vancouver, m’a approchée, enthousiaste et admirative, en me disant avec candeur : « Oh! You’re a bikepacker! ». Je n’avais jamais entendu ce terme. Je l’ai trouvé charmant sortant de sa bouche. Je ne me rappelle pas son nom, mais ce court moment à échanger avec elle m’a ensoleillée, comme auront aussi mis de la lumière dans la grisaille d’Hanoi d’autres petites choses : mon après-midi passé avec Adriaan, l’ami de mon ami qui m’avait prêté son appartement à Amsterdam, ma rencontre fortuite avec Cécilia, une sympathique Française, alors que j’errais un peu comme une zombie à la recherche d’un endroit où manger, le xôi (riz gluant) enveloppé dans des feuilles de bananes que Quynh me laissait chaque matin sur la table, sous un casque de moto pour le tenir au chaud pendant que je dormais encore, les marchandes de fleurs à bicyclette que je trouvais toujours si poétiques.

Après ma balade autour du lac, je suis retournée chez Quynh pour finir de paqueter mes trucs, et j’ai pris la route vers le bus qui allait me mener à Sapa. J’avais pédalé seule, la glace était brisée, l’angoisse plutôt dissipée. Je me sentais étrangement mieux, comme si ma bronchite avait soudain disparu. J’avais retrouvé mon vélo, j’étais sur le point de redevenir une bikepacker.

Sapa – Lào Cai – Phố Lu
Je suis arrivée tard à Sapa, après un trajet de bus de 5 ou 6 heures et une montée finale d’environ 25 km. Le bus m’a laissée en plein milieu de la rue, là où je ne pouvais appuyer nulle part mon vélo pour le charger. Mais au Vietnam, les journées commencent tôt et finissent tôt : il n’y avait plus aucun trafic dans la ville à l’heure qu’il était. En me rendant à l’hôtel que j’avais réservé, que j’imaginais très tranquille et un peu retiré du centre, j’ai pu constater à quel point la ville était touristique et me suis aussitôt douté que le repos n’y serait pas aisé. Il y avait toute une rue de ces boutiques destinées aux touristes – dont Hanoi était également pleine – où se vend de l’équipement plein air « de marque » à faible coût : les Vietnamiens sont maitres, semble-t-il, dans l’art de l’imitation. Les « fake North Face » sont partout dans les cités touristiques. À mon hôtel, vraiment pas retiré du centre comme je le pensais, je pensais m’écraser pendant quelques jours en lisant et en écrivant sur mon balcon (comme sur la photo que j’avais vue en ligne). Ça ne s’est pas passé comme ça. L’hôtel était entouré de chantiers de construction… d’hôtels. La première nuit, les ouvriers ont travaillé pendant toute la nuit, et le jour, ils ont continué. Pas exactement la paix que je recherchais. Mais au moins, les montagnes que je voyais depuis ma chambre étaient magnifiques. Le jour suivant mon arrivée, j’ai erré un peu et j’ai dormi, avant que Cécilia, la Française rencontrée à Hanoi à qui j’avais proposé de partager ma chambre, ne vienne me rejoindre. J’étais contente d’avoir de la compagnie et elle était vraiment de bonne compagnie! Le jour d’après, j’allais faire une randonnée d’une quinzaine de kilomètres jusqu’au village de Ta Phìn, seule avec Tà Mẩy, une guide appartenant au groupe ethnique des Red Dzao. Elle parlait un anglais rudimentaire, mais nous parvenions néanmoins à nous comprendre la plupart du temps. Ce qui m’a surtout marquée, dans ce qu’elle disait, c’est qu’elle parlait toujours des Vietnamiens comme si elle n’en faisait pas partie. Par exemple, elle disait, au moment de me présenter les jardins de son village : « Les Vietnamiens utilisent des pesticides, mais pas nous. », ou « Les Vietnamiens viennent nous acheter ceci ou cela. » J’aurais aimé en savoir plus sur le rapport identitaire qu’entretiennent les membres des minorités ethniques avec le Vietnam. Mais la barrière linguistique est si grande! Je ne connais pas dix mots en vietnamien (et encore faut-il savoir les prononcer) et le vietnamien n’est pas, à ce que j’ai compris du moins, la langue première des minorités ethniques.

 

Je n’avais pas prévu faire cette randonnée, mais à défaut de trouver le calme dans la ville de Sapa, j’espérais le trouver aux alentours. N’étant pas venue à Sapa pour visiter la cité touristique, je voulais voir autre chose de cette région que l’on me disait si belle, profiter des paysages et de plus de silence à la fois. Il faisait enfin soleil cette journée-là, ça faisait un bien immense! Toute la journée à marcher dans les montagnes aura été magnifique. La brève traversée d’une petite forêt de bambous m’aura vraiment émue. C’était la première fois que je voyais des bambous géants. C’était beau. Le retour vers Sapa en voiture, à la fin, aura été plutôt éprouvant pour moi et mon vertige : j’avais peur, sur la route à flanc de montagne en très mauvais état, de tomber dans le vide. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à la descente du lendemain et je crispais.

À mon retour, j’étais épuisée, et mon état présageait une bonne nuit de sommeil avant le grand départ prévu pour le lendemain. Mais j’étais tellement angoissée à l’idée de prendre la route – et de redescendre la côte de 25 km pleine de courbes, de scooters, de bus et de camions – que je n’ai presque pas dormi de la nuit. J’ai pourtant pris la route le lendemain, un peu plus tard que prévu, mais tout de même tôt, question d’éviter un peu le trafic.

Mais à Sapa, il semble que le trafic commence au chant du coq. Quand je suis partie, les rues étaient déjà bondées et bruyantes, mais dès que je suis sortie de la ville, ça s’est calmé. La descente qui m’avait tant angoissée s’est somme toute bien déroulée, même si elle a été très douloureuse pour mes mains… Ma première journée se sera résumée à cette seule descente, qui me menait jusqu’à la ville de Lào Cai. Plutôt que de continuer, j’ai sagement décidé de m’arrêter, comme j’étais très fatiguée de mon insomnie de la veille. Je me suis pris une chambre au quatrième étage d’une nha nghi, et malgré la hauteur, chaque fois qu’un camion passait dans la rue, les murs vibraient, et j’avais l’impression qu’un train juste à côté de ma chambre allait me passer dessus. Ça n’a pourtant pas affecté mon repos. J’ai fait une sieste pendant l’après-midi, laissant entrer par la fenêtre les rayons de soleil. Puis je suis allée me promener un peu et je suis tombée sur ce grand parc tranquille au milieu duquel se trouve un lac et où les gens viennent faire leur jogging ou promener leurs enfants. Je me suis assise sur un banc et j’ai écrit. C’était, je pense, mon premier moment de tranquillité, seule avec moi-même, depuis mon arrivée au Vietnam.

 

Le lendemain, je prenais la route pour vrai, c’est-à-dire que j’utilisais mes jambes plutôt que mes mains, et que je pouvais enfin commencer à observer pour vrai ce qui se trouvait sur la route et le long de celle-ci plutôt que d’être concentrée sur la maitrise des courbes en pleine descente. Il faisait encore beau. Une quarantaine de kilomètres sur du plat, c’était plutôt facile. La route que j’avais choisi de suivre était large et plutôt tranquille. C’était parfait pour un début de voyage. Je me suis arrêtée très tôt, vers 14h30, dans la petite ville de Phố Lu. J’aurais pu continuer un peu, mais l’idée de faire une petite journée et de m’arrêter délibérément tôt, en pleine journée de soleil, me faisait vraiment du bien, quoiqu’elle soit un peu déstabilisante : ça faisait contraste avec mes longues journées de vélo en terre européenne, que j’étirais trop souvent jusqu’à la tombée du jour. J’étais contente de savoir m’arrêter. J’ai eu de la chance, cette journée-là, de tomber sur une très belle chambre avec fenêtre et balcon. Pour la première fois depuis mon arrivée au Vietnam (il n’y en a eu qu’une autre à ce jour), j’ai pu faire sécher mes vêtements au soleil.

Bắc Hà
De Phố Lu, je savais que j’avais quelques kilomètres seulement à rouler sur du plat avant d’entreprendre une première grande montée, s’étendant sur une quinzaine de kilomètres, allant me mener à Bắc Hà. Je n’étais pas obligée de passer par Bắc Hà et d’affronter cette montée. J’aurais pu choisir une autre route (plate), mais j’ai choisi celle-là pour me pratiquer pour les montées à venir, et aussi parce que j’avais la possibilité d’être là à temps pour visiter le fameux marché dominical de la place.

Après mon départ, la pluie n’a pas tardé à se mettre à tomber. Tout juste avant la montée, je me suis arrêtée quelque part pour mettre mes vêtements imperméables et j’ai regardé quelques minutes la pluie tomber en espérant qu’elle cesse. Voyant qu’elle ne diminuait pas vraiment, j’ai continué mon chemin. Et la pluie a fini par devenir une petite bruine. Ça allait. J’ai fait l’erreur de ne pas m’arrêter manger avant la montée, ne désirant pas perdre de temps, me disant que je croiserais sûrement des endroits en chemin. Une chance que j’avais des noix et des Choco-Pie (des petits gâteaux de type Joe Louis) avec moi, parce que de toute la montée, je n’ai pas vu un seul endroit où m’arrêter manger. En fait, à partir d’un certain point, je ne voyais plus rien : j’étais entrée dans un épais nuage et je ne voyais devant moi que du blanc (voir photos en début d’article). Je devais être très vigilante. Car dans ce brouillard épais continuaient de rouler camions, bus, autos et scooters, comme si de rien n’était. J’ai pu constater que les phares de plusieurs véhicules étaient défectueux. C’était plutôt stressant. Mais cette situation m’aura aidée dans l’épreuve de la montée : comme je ne voyais rien devant moi, j’ai pu l’aborder simplement mètre par mètre, et à un moment donné, ça a été fini. J’étais soulagée.

Ma première nuit à Bắc Hà, je l’ai passée dans une chambre glaciale dans un hôtel du centre-ville. Le lendemain, je me suis rendue au Homestay Quyên, celui de cet homme qui, la veille, avait arrêté son minibus en plein milieu de la route et en était sorti pour me tendre sa carte.  Son homestay était situé, disait-il, à 2 km de Bắc Hà. Je trouvais ça plutôt sympathique et j’avais l’intention d’y aller dès le premier soir, sauf qu’une fois rendue à Bắc Hà, j’ai décidé de rester dans le centre, question de laver mon vélo tout plein de terre et d’être près d’endroits où je pourrais manger rapidement. Je venais d’enfiler deux bananes, mais j’avais encore très faim. Aussi, je n’avais plus aucune énergie pour pédaler davantage ou pour chercher l’endroit.  J’ai donc pris une chambre dans la première auberge où je me suis informée.

Le lendemain, quand je suis sortie pour changer d’endroit, les nuages qui avaient envahi le ciel tout le matin faisaient tranquillement place au soleil. Quand je suis arrivée à destination sous les rayons, je ressentais un véritable enchantement. L’endroit était spacieux, agréable et il sentait bon le pin. Les hôtes, Thủy et sa femme, étaient humbles et gentils. J’espérais profiter de la journée pour me reposer, mais comme ça arrive souvent, les choses se sont passées autrement! Après avoir mangé, je voulais aller me promener une petite heure pour prendre des photos. Les paysages montagneux étaient si beaux… C’est alors que Thủy m’a organisé une petite randonnée. Il m’a dit d’aller à tel endroit, et que j’allais marcher une quinzaine de kilomètres. J’ai essayé de lui faire comprendre que c’était trop, que le soir allait tomber dans deux ou trois heures, alors il m’a conseillé un autre trajet. Quand je l’ai vu aller vers son scooter, je me disais qu’une fois qu’il serait parti, j’allais simplement aller marcher un peu aux alentours, sans qu’il sache où j’étais allée… Mais il s’est approché de moi et m’a tendu un casque : il allait m’emmener au début de la petite route à suivre, à deux ou trois kilomètres de là. Je me suis donc retrouvée à marcher sur cette charmante petite route où tout était si beau que je prenais vraiment mon temps… C’est alors qu’un couple de Français rencontré quelques instants plus tôt au homestay m’a rattrapée, à mon grand désarroi. Je n’avais pas du tout envie de marcher avec eux, mais c’était un peu difficile de les fuir… Je les trouvais, disons, un peu particuliers. Je n’aimais pas leur façon de présenter leur façon de voyager comme étant la meilleure, je n’aimais pas leur façon de parler des « ethnies » comme s’il s’agissait de simples attractions touristiques, je n’aimais pas leur énergie. Mais bon. Nous avons marché un peu et nous sommes retrouvés à prendre part brièvement à un enterrement de vie de garçon où thé, alcool de riz et karaoké étaient à l’honneur. C’était sympathique. Puis nous avons repris le chemin. Nous savions tous qu’il nous fallait tourner tout juste après une école, mais nous n’avons pas vu l’école et avons continué tout droit. J’ai dit plusieurs fois que nous avions plus marché que ce que Thủy nous avait indiqué, mais E., l’homme du couple, persistait à dire, avec une assurance peut-être un peu feinte, que peut-être pas. Lorsque nous avons aperçu une route où tourner, j’ai voulu retourner sur mes pas, mais j’ai fini par suivre E. et I. J’aurais dû m’écouter… Nous avons marché, marché, marché… Ce n’était pas la bonne route, même si elle allait ultimement mener au même endroit. E. avait perdu son assurance et j’en ressentais un brin de satisfaction parce que je n’appréciais pas du tout sa suffisance, mais je n’aimais quand même pas beaucoup la situation dans laquelle nous nous trouvions. Nous avons marché longtemps et beaucoup plus que ce qui était prévu. Pendant une heure et demie, nous avons dû marcher dans le noir (j’avais heureusement mon téléphone pour éclairer un peu le chemin), sur cette route à flanc de montagne toute en zigzags qui montait, descendait, montait, descendait… Pendant ce temps, Thủy s’inquiétait et tentait de nous retrouver… Quand nous avons pu arriver dans un lieu où il était possible de lui téléphoner, nous l’avons fait et il est venu nous chercher. Le repas qui nous attendait au homestay était exquis.

 

 

Je pensais à la base reprendre la route le lendemain, après ma visite matinale du marché ethnique (voir photos), mais j’ai décidé de rester une nuit de plus. J’avais mal partout.

SONY DSC

Je suis partie très tôt vers le marché de Bắc Hà question d’y arriver avant les hordes de touristes arrivant en bus vers 9 h ou 10 h.

Scènes de marché