La Presse publiait la fin de semaine dernière deux articles (ici et ici) sur l’incompétence, voire la médiocrité de nombre d’enseignants dans les écoles québécoises. Puis, hier, on abordait le sujet chaud de l’évaluation des enseignants. Les (trop) gros caractères des titres trahissaient sans doute la volonté de faire encore une fois sensation auprès du lectorat de ce journal un peu trop criant à mon goût et souvent – hélas – pas assez critique. Le sujet de ces articles en étant un qui m’interpelle depuis longtemps, j’avoue avoir ressenti un certain malaise après les avoir lus, comme s’ils n’avaient pas été écrits pour la bonne raison et – comme c’est le cas la grande majorité du temps lorsqu’on tente d’aborder un sujet relié au thème de l’éducation – comme si on passait complètement à côté du problème.
Comme n’aura pas manqué de le relever le professeur masqué – dont je partage, pour l’essentiel, le point de vue – ces articles s’inscrivent fort bien dans un discours à la mode : Ce qui me désole des textes de Mme Breton, écrit-il, c’est leur absence de rigueur mais aussi qu’ils véhiculent un discours à la mode sans aller au-delà des clichés les plus éculés. Méfions-nous de ce type de discours.
Comme nous l’a enseigné l’histoire récente (i.e. les dernières élections fédérales), les Québécois semblent toujours prêts à surfer sur la vague. Il y eut d’abord, il y a quelques années, la vague adéquiste, cet irrépressible besoin de changement et à n’importe quel prix. Obéissant à cette même logique du changement – quel qu’il soit –, ces mêmes électeurs se sont fait porter récemment par la vague orange qui, curieusement, va dans une direction complètement différente. Sans doute est-il trop tard déjà pour sonner l’alerte à la prochaine vague, qui est déjà en route et dont les lettres qui constituent son nom, aux résonances de danger, seront bientôt sur toutes les lèvres : C-A-Q.
Cette fameuse Coalition pour l’avenir du Québec, que les sondages donnent déjà favorite pour remporter les prochaines élections provinciales et ce, avant même qu’elle constitue un parti politique, est sans doute à l’origine de ce discours à la mode, hautement démagogique, dénonçant l’incompétence dans les écoles et prônant une « évaluation rigoureuse » des enseignants. L’idée a bien sûr tout pour séduire. Quel peuple accepterait en effet de se faire dire que ses écoles sont bourrées d’incompétents? Surtout, il faut remédier à la situation! Pourquoi ne le ferait-on pas? On nous propose une solution toute faite, adoptons-la! Déjà, hier, un sondage sur Cyberpresse posait la question : Les enseignants devraient-ils être soumis à une évaluation? 85% ont répondu oui.
J’avais récemment une discussion avec quelqu’un qui semblait justement croire à cette solution et me demandait ce que j’en pensais. Ce que j’en pense? Plein de mauvaises choses! Non, en fait, il serait plus juste de parler d’une méfiance énorme envers ce genre de solutions toutes faites, un peu trop parfaites dans leur apparence.
Je pense, oui, que trop de profs incompétents peuplent les écoles, que ce soit au primaire, au secondaire, au cégep, à l’université ou à la formation générale des adultes. Mais constituent-ils une majorité? Je ne saurais dire. Je ne crois pas, quand même. Je crois que parmi tous les profs qui ne se trouvent pas à leur place dans le milieu éducatif, le terme d’ « incompétent » ne suffit pas à décrire une réalité qui comporte bien plus de subtilités que ce terme brut à saveur populaire. Il y a ceux qui ne maîtrisent pas leur matière, il y a les éteints et les éteignoirs, il y a les parvenus et les non pédagogues… À cela s’ajoutent les méchants, les sournois, les hypocrites… (mais n’est-ce là que le fait du milieu éducatif?) C’est une bien triste réalité, mais c’est une réalité qui est là.
Que peut-on faire pour venir à bout de ce problème, dans un milieu hyper syndiqué où l’on ne devient qu’un simple numéro qui va choisir son poste à une assemblée de placement? Dans un milieu dont les structures se déshumanisent de plus en plus? Où, on le constatait une fois de plus dans les nouvelles récemment, les bureaucrates pullulent et rendent les écoles plus une affaire d’administration que d’éducation?
L’idée d’évaluer les enseignants a, je l’ai déjà écrit plus haut, quelque chose de hautement séduisant. Or, je refuse de me rallier aveuglément à cette idée. Pourquoi? Parce que je ne fais pas confiance au système. Je ne fais pas confiance à la société. Et je ne fais pas confiance à l’esprit gestionnaire. Une évaluation? Mais qu’on me montre d’abord les critères à la base de cette évaluation et surtout, qu’on me dise qui va évaluer les milliers de profs du Québec. Des bureaucrates? Des administrateurs? D’anciens profs recyclés en (de pauvres) conseillers pédagogiques pour un meilleur salaire? Qui? Dites-moi, qui? Je ne peux m’empêcher de redouter les effets pervers d’une telle mesure, dont le plus monstrueux serait que des profs compétents en arrivent à être jugés par des personnes incompétentes, sur la base de la différence, du conflit d’intérêt ou du trip de pouvoir. Un autre résultat possible d’une telle mesure est de devoir laisser en place, comme ça s’est d’ailleurs déjà vu, de mauvais enseignants, devant plier sous l’argument de la pénurie. La quantité doit primer sur la qualité! Le geste de l’évaluation devient alors complètement vide de sens.
Alors que faire de l’ « incompétence »? C’est tout un système qu’il faut réformer, pas juste appliquer un onguent sur le bobo. Je ne cesserai jamais de le penser, que ça se joue d’abord et avant tout dans la formation des maîtres. À quoi bon investir dans une évaluation systématique des enseignants déjà en poste, quand on pourrait éviter nombre de problèmes avec une meilleure sélection des étudiants en éducation? Les facultés d’éducation sont remplies d’étudiants faibles (en tant que correctrice d’examens et de travaux, je me crois très bien placée pour pouvoir en témoigner) et, pire encore, d’étudiants qui n’ont pas la flamme et, pire encore, d’étudiants qui n’ont pas à cœur le savoir et sa transmission. D’ailleurs, dans mon bac en éducation, l’accent était plus souvent qu’autrement mis sur les « savoir-faire », le « savoir-être » et ce genre de vocabulaire vide si cher aux fabricants de programmes. Le savoir semblait toujours relégué au second plan… Le peu d’heures consacrées à l’enseignement disciplinaire au cours de la formation de quatre ans est d’ailleurs très significatif de cette façon de penser. Et ces cours d’enseignement disciplinaire sont, bien souvent, beaucoup moins réussis par les étudiants qu’un cours de gestion de classe, par exemple. Mais qu’on réussisse un cours avec un A ou un D, cela n’a pas d’importance auprès de notre chère et si crédible ministre de l’Éducation (nommée d’ailleurs depuis quelques heures nouvelle vice-première ministre… ouille!) En effet, madame Beauchamp ne cesse de nous marteler les oreilles avec l’obsession de son gouvernement à « diplômer au plus vite ». Tant que l’université est vue comme une usine à produire des diplômés, je ne vois pas la pertinence d’instaurer une évaluation des enseignants. Tant que la formation reçue dans les facultés d’éducation ne sera pas digne de ce nom, tant que les évaluations qui y sont faites n’auront pas cessé de devoir satisfaire certains quotas de réussite imposés par les directions de département, tant que la médiocrité et l’hypocrisie auront une place – grande ou petite – dans les universités, je ne vois pas pourquoi les enseignants devraient subir une évaluation au sortir de ce processus complètement malade (qui laisse d’ailleurs maintenant aux étudiants faibles en français autant de chances qu’ils le désirent de repasser le test de français obligatoire à l’obtention du brevet…).
Ce qui me frappe le plus, c’est de voir que les visions de la CAQ et du parti libéral participent de la même logique de performance. On ne s’en sort pas. D’un côté, il y a Legault et ses acolytes qui parlent d’une évaluation en fonction de la performance des enseignants (dont l’indicateur ultime est les résultats obtenus par les élèves). De l’autre côté, madame Beauchamp parle de diplômer au plus vite (peu importe la qualité), pour donner aux cégeps et aux universités, ou plutôt pour donner à la société, l’illusion de la performance. Jamais on ne parle de savoir, de patrimoine, de connaissances, de transmission, de sensibilité et d’humanité.