Les êtres humains sont des carottes

Hier, je lisais cette horrible annonce de Facebook sur Cyberpresse (puis sur Radio-Canada, si vous voulez en prime avoir une petite idée de ce à quoi ça pourra ressembler sur votre écran). N’est-on pas en plein dans la culture de la banalité? Qui aurait pu croire qu’un jour on en viendrait à cultiver à ce point la banalité des êtres humains, tout en leur faisant croire à la richesse illusoire de leur unicité? Imaginez Dieu ou je-ne-sais-qui, dans un grand champ, en train de cultiver les vies de tout un chacun à partir des graines que chaque être a semées lui-même. Au bout de quelques semaines ou quelques mois, à l’heure de la récolte, il repartira en riant avec derrière lui une file interminable de camions contenant d’innombrables sacs de carottes, toutes identiques… ou presque. En tout cas, sur le marché, ces carottes seront toutes vendues au même prix.

Je lisais il y a quelques jours ceci sur le blogue de la fondation José Saramago (en traduction libre) :

Culture du spectacle — Je ne veux pas être apocalyptique, mais le spectacle a pris la place de la culture. Le monde s’est converti en un grand scénario, en un show énorme. La moitié de la population mondiale  vit de donner un spectacle à l’autre moitié. Et probablement que viendra un jour où il n’y aura plus de public et où tous seront acteurs, et tous seront musiciens. (Zero Hora, Porto Alegre, 12 avril 1997, dans José Saramago nas Suas Palavras)

(Outros Cadernos de Saramago, 21 septembre 2011)

Et je lisais ceci ce matin, sur le même blogue (encore en traduction libre… ) :

Désert d’idées Jamais dans l’histoire de l’humanité n’avons-nous été autant dans une caverne regardant des ombres que maintenant. Cela n’a pas tant à voir avec le fait que l’image prédomine sur les mots, mais que nous sommes en train de vivre en plein dans quelque chose qui peut s’appeler la culture de la banalité, de la frivolité, et ni la culture ni la banalité ne doivent être utilisées pour ça. Il y a une espèce de désert en ce qui a à voir avec les idées. (La Provincia, Las Palmas de Gran Canaria, 7 janvier 1999)

(Outros Cadernos de Saramago, 23 septembre 2011)

Je n’ai plus à cacher mon admiration et ma sympathie pour le grand homme et écrivain que fut Saramago. Fin observateur du monde, ce qu’il écrit peut faire mal, peut faire rire aussi parfois, peut aussi faire réfléchir et même réconforter.

2 Commentaires

Classé dans Choses lues, Choses pensées

2 réponses à Les êtres humains sont des carottes

  1. profquifesse

    M’étonnera toujours, cette adhésion du grand nombre à la Stasi du 21ème siècle.

  2. Je voudrais bien voir la définition que Saramago donne des mots “culture” et “spectacle”. Pour ma part je ne vois pas autant d’opposition entre les deux. On peut très bien dire qu’il y a des spectacles très culturels. Et même que la culture se donne volontiers en spectacle!

    Autrement dit j’essaie d’éviter de placer une forme d’expression au-dessus d’une autre, comme on le fait généralement quand on utilise le mot “culture” pour désigner un art qui nous paraît plus noble ou élevé. Ça ne m’empêche pas bien sûr d’avoir des préférences et de devoir souvent lutter contre le dégoût!

    Depuis toujours on se plaint de la banalité, de la frivolité de ses contemporains. Le passé a toujours été plus profond. Plus “culturel”. Alors? Nous sommes très mauvais juges de notre époque.

    L’opposition, je la vois plutôt entre les mots “commerce” et “dialogue”, par exemple. Ou bien “vente” et “expression”. Ce que je constate c’est que les lieux officiels de diffusion (les “médias” notamment) sont de plus en plus efficaces commercialement, financièrement, et qu’ils ne peuvent l’être qu’en intensifiant la pression à la superficialité. Ce n’est pas une question culturelle mais technique. La pensée n’est pas rentable, c’est tout. Et il faut l’être de plus en plus.

    C’est exactement pour ça qu’au contraire de Saramago (je ne le connaissais pas avant de vous lire) j’aimerais bien vivre dans un monde où nous serions tous musiciens, écrivains, créateurs. Chacun dans son domaine. Mais entre nous, sans intermédiaires. Sans chaînes commerciales.

    C’est pour ça que je vous lis.

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